Youkali

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Sous prétexte d’aller à la chasse ou pour traiter de gros dossiers, Monsieur, notaire de son état, part pour de courts séjours dans sa résidence secondaire. Là, les prudes années 50 le voient se travestir, sous le regard d’un camarade, sorte de professeur de féminité, travesti lui aussi. Monsieur culpabilise quand son camarade, lui, assume. Monsieur, c’est Michel (Guillaume de Tonquédec) alias Mylène, son camarade de jeu c’est Jean-Marie (Nicolas Bouchaud), Flavia dans sa seconde vie. Michel mène une double vie, de celle qu’Hélène (Jeanne Balibar), sa femme, ne pourrait soupçonner.

« Les nuits d’été » suit les destins parallèles de Michel et d’Hélène. Même s’il regrette que ses absences fassent souffrir sa femme, Michel ne peut refreiner ses pulsions et finit par accepter une communauté transgenre dans sa maison de campagne tandis qu’Hélène, sous l’influence d’une amie, découvre, face au conformisme de l’époque, sa nature humaniste. L’action se situant en 1959, époque où « les événements d’Algérie » sont au cœur de la vie quotidienne. Le personnage directement concerné par cette « guerre sans nom » sera celui de Pascal Quéméner dit Chérubin (Mathieu Spinosi), jeune appelé désertant l’armée, qui trouvera refuge chez Jean-Marie, celui-ci le mènera dans la résidence secondaire de Michel/Mylène.

La force du premier film de Mario Fanfani est dans la restitution de cette époque trouble, dans la peinture de la complexité des personnages qu’il présente et dans le traitement d’une histoire que l’on aurait pu craindre balisée, un scandale aurait pu éclater, une rupture aurait pu subvenir entre Hélène et Michel, il n’en sera rien. Il est vrai que le seul péché de Michel, bourgeois de province, est de se travestir en bourgeoise. Mario Fanfani a choisi de filmer ses comédiens en 1:37 car ce format évite les gros plans et permet selon lui d’obtenir une certaine douceur dans ses images, une certaine empathie. Chaque personnage est ainsi souvent isolé dans un cadre parfait.

« Les nuits d’été » aborde le thème du crossdressing, un thème qui n’est pas lié exclusivement à l’homosexualité. Chacune des personnalités composant le groupe de travestis a sa propre raison de se transformer. A l’origine de son film, Mario Fanfani est parti d’un livre de photographies intitulé « Casa Susanna » présentant, au cœur des années 50, des travestis dans une maison de campagne américaine. Le réalisateur de ces « Nuits d’été » a été sensible à la restitution par ces individus du modèle féminin de l’époque ainsi qu’à la théâtralité de leurs poses. La résidence secondaire de Michel sera ainsi le terrain de jeu de ces personnages, un endroit idyllique, que Kurt Weill aurait baptisé « Youkali » à l’image d’une chanson que le compositeur allemand écrivit dans les années 30 et qui décrit une île idyllique ou le plaisir régnait.

Mario Fanfani ponctuera son film de morceaux musicaux afin que la fantaisie et la politique passent par le chant. « Moi je préfère » (initialement popularisé par Jeanne Moreau) sera par exemple chanté par Flavia/Jean-Marie dans une scène de cabaret très Fassbinderienne, « Je coûte cher » de Boris Vian sera interprété par La Fée Clochette (étonnant Serge Bagdassarian (Sociétaire de la Comédie-Française)). Michel ira également de son numéro musical, directement inspiré par « Les Nuits d’été » du cycle de six mélodies composées par Hector Berlioz sur des poèmes de Théophile Gautier, tirés de « La comédie de la mort » paru en 1838 (le titre de la pièce musicale de Berlioz faisant référence au « Songe d’une nuit d’été » de William Shakespeare).

« Youkali » est la dernière chanson qui sera interprétée dans « Les nuits d’été ». On peut comprendre que ce lieu soit celui de toutes les libertés, en quelque sorte l’état atteint par le couple Michel alias Mylène/Hélène. Cependant la chanson écrite par Kurt Weill dit : « Mais c’est un rêve, une folie. Il n’y a pas de Youkali » … Il faut entendre « Youkali » comme un encouragement à ne pas renoncer à ses utopies.

« Les nuits d’été » est un film à découvrir pour la performance de Guillaume de Tonquédec dans son rôle de Mylène, un personnage qui ne sombrera jamais dans la caricature ou le pittoresque. Le film de Mario Fanfani permet également de découvrir un étonnant Nicolas Bouchaud qui fait de son personnage de Jean-Marie (un « tailleur « de la jaquette » » selon un subtile jeu de mot prononcé par Madame Weissweiller, Florence Thomassin, lors d’un repas), un véritable militant contre l’ordre moral et contre une sexualité imposée. Celui qui travaille à créer un territoire commun entre les hommes et les femmes.

François CAPPELLIEZ