Un jour au cirque

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Xavier Beauvois a pris son temps après le retentissement qu’a suscité son film précédent « Des hommes et des dieux » réalisé en 2010. Quatre années, mais cela correspond à son rythme, c’est l’intervalle régulier entre pratiquement chacun de ses films. Et comme il en a l’habitude, il réalise en film d’un genre et d’une tonalité différente, juste avant « Des hommes et des dieux », il avait mis en scène un polar, « le petit lieutenant », tourné en 2005.

Cette fois, c’est la comédie qu’il investit. Mais une comédie toute particulière, mêlant les genres et les climats : mi-film comique, mi-film policier, mi-film social, etc… et film hommage à un grand nom du cinéma : Charlot, alias Charlie Chaplin, de son vrai nom Charles Spencer Chaplin. Son histoire est tiré d’un fait divers qui eut vraiment lieu lors de l’enterrement de Chaplin à Vevey en Suisse, lieu où il s’était retiré pour fuir les Etats-Unis, où il était victime d’une féroce campagne orchestrée durant plusieurs années par le FBI, le contraignant à ne pas rentrer aux USA alors qu’il venait de présenter à Londres son film « Limelight » en 1952 (Les feux de la rampe).

Le fait divers met en scène un jeune réfugié polonais de 24 ans, Roman Wardas (et non Romand, comme rédigé dans certains articles) qui, après avoir vu, le 27 décembre 1977, à la télévision suisse la retransmission de la cérémonie au cimetière de Cosier-sur-Vevey, au cours de laquelle il était possible d’ assister à l’inhumation de Charlie Chaplin. Quelques jours plus tard Roman Wardas découvre un article dans le journal, concernant le vol du corps d’un défunt et la demande de rançon effectuée auprès de sa famille. L’idée lui vient de voler le corps de Chaplin. Il en parle à autre réfugié, cette fois bulgare, Gantscho Ganey. Leur affaire tournera mal et ils se feront arrêter sans avoir obtenu de rançon. Lors de la reconstitution du vol et de l’enterrement du corps en mai 1978, les deux réfugiés ont été incapables l’endroit où ils avaient enterré ce corps dans un champ de maïs. Il est possible de retrouver aisément toutes les péripéties de cette rocambolesque affaire dans les coupures de presse de l’époque, car l’affaire fit grand bruit.

Avec l’aide d’Etienne Comar, avec lequel il avait déjà collaboré sur le scénario du « petit lieutenant », ils vont se mettre à la rédaction d’une histoire pratiquement originale, dans laquelle ils ne vont garder que quelques éléments du fait divers. Et en premier lieu, la volonté de ne pas la traiter comme un fait divers, mais comme une comédie et également à la manière d’un conte, puisque l’on est juste après Noël, cela s’imposait. Ils ne garderont que peu de personnages de l’affaire, transformant les deux réfugiés en en faisant de l’un un employé des services de voirie de la commune de Vevey et de l’autre un voyou malchanceux sortant de prison au moment de leurs retrouvailles au début du film. Bien évidemment, les membres de la famille Chaplin sont conservés, mais la plupart des autres personnages sont fictifs ainsi que bien des événements. L’idée qu’on eut les deux scénaristes, c’est introduire l’esprit de Chaplin dans cette affaire : en sortant le cercueil du cimetière, c’est comme s’il libérait Charlot, et ce qu’il va arriver à ces deux amis n’est qu’une suite d’aventures baignant dans des situations dignes du grand comique.

Autre excellente idée de Xavier Beauvois est d’avoir confié à deux comédiens, qui n’ont pas eu l’occasion de jouer ensemble deux rôles principaux : pour l’un, sa présence n’est pas étonnante : Benoît Poelvorde. Quant au second, c’est beaucoup plus surprenant : Roschdy Zem ne nous avait pas habitué à des rôles comiques. C’est pourtant le cas ici. Et le duo fonctionne à merveille tout au long de ce film, dans lequel ils se comportent tels deux pieds nickelés, dépassés par les événements qu’ils produisent mais qu’ils n’arrivent pas à maîtriser, loin de là. Autre bonne idée, la présence d’un cirque, dans lequel l’un des deux lascars va se réfugier après avoir commis leur acte criminel. Le choix de ce lieu est on ne peut plus judicieux

étant donné les liens entre Chaplin et le cirque, ne serait ce que par l’un des films les plus connus et les plus importants « Le cirque », en 1928. Poelvoorde atteint même des sommets lors des séquences où il est un clown, sous les regards d’un monsieur Loyal, qui n’est autre que le réalisateur lui-même.

Xavier Beauvois signe là un bel hommage à Chaplin, il multiplie les allusions au grand comique : par l’introduction d’extraits de films, par des clins d’oeil, des plans, la présence de plusieurs membres de la famille Chaplin sur le film.

Et comme Charlot, les deux complices sont des exclus ou des laissés pour compte de notre système économique. Le regard que leur porte Beauvois est des plus touchants, sans être jamais mièvre ou anodin. Chaplin ne l’aurait pas voulu.

Christian Szafraniak