Un conte transgenre

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C’est fait, François Ozon entre dans le cercle fermé des réalisateurs ultra productifs qui sortent un film par an. Après Potiche (2010), Dans la Maison (2012) et « Jeune et Jolie » (2013), il nous propose  « Une Nouvelle amie », un film bien plus transgressif. Là où « Jeune et Jolie » était finalement assez timide dans le propos (par rapport à « Mes chères études » d’Emmanuelle Bercot, par exemple), ce nouveau long métrage s’inscrit dans un débat tabou et dangereusement politique, celui du travestissement. A noter qu’il y a presque vingt ans, ce sujet occupait déjà une place importante dans l’esprit de François Ozon avec le court métrage « Une Robe d’été » (1996). A titre d’anecdote, le film a remporté le Prix du public lors du premier Festival International de Saint Petersbourg.

 Le réalisateur opte de façon assez originale pour un format conte de fée en partant du principe que notre éducation occidentale s’est toujours construite plus ou moins à partir de fable simple. Cela se répercute inévitablement sur l’esthétique (marquée par des couleurs très automnales chez Claire), sur le décor qui devient alors insituable, mais surtout sur le dénouement qui ne pouvait être qu’un happy end (les médisants parleront également d’une facilité scénaristique).

Contrairement aux apparences, il est nécessaire de rappeler que c’est bien Claire (Anaïs Demoustier) qui est le personnage principal auquel le spectateur doit s’identifier.

Après le décès de Laura (Isild Le Besco) au tout début du film, Claire se remémore les grandes lignes de leur amitié à travers de longs flashbacks qui peuvent paraître kitchs mais qui n’en demeurent pas moins efficaces. On comprend alors que Claire a toujours été écrasée par la domination de son modèle (on grandirait par mimétisme) : elle plaît aux garçons après Laura, elle trouve celui qui deviendra son mari après Laura, elle se marie après et n’a toujours pas d’enfant.

Elle découvre en voulant aider David (Romain Duris alias le mari de Laura) que celui-ci se travestit. Il justifie sa transformation par le deuil : son enfant ne se nourrissait plus sans sa mère, il a fallu la remplacer. Une idée très audacieuse de la part d’Ozon qu’il va très vite transformer en plaisir (comme l’avoue David, lui-même).

C’est alors que va s’installer un jeu de symétrie entre Claire et David, qui devient Virginia. Le personnage d’Anaïs Demoustier va s’affirmer de plus en plus, elle va apprendre à Virginia ce qu’est « devenir une femme », tout en s’épanouissant elle-même. Elle aussi « devient femme » grâce à cette créature presque mythologique qu’est Virginia. De son côté, Gilles (Raphaël Personnaz qui incarne le mari de Claire) prend la défroque du pater familias modèle qui voit sa femme changer, en ayant le sentiment d’être trompé. Il faut dire que François Ozon prend un malin plaisir à filmer les rendez-vous entre les deux amies comme des rencontres extra-conjugales (sortie par le garage, séjour à deux, scènes à l’hôtel, etc.).

Virginia nous apparait pour la première fois comme un fantôme que l’on surprend de dos (comme une certaine Madeleine hitchcockienne), elle ressemble beaucoup à Laura (perruque, vêtements), mais va se découvrir peu à peu et jusqu’au sens propre dans des scènes où Ozon nous montre tous les artifices qui font sa féminité : prothèses, gaine, etc. On note d’ailleurs un réalisme minutieux dans le jeu de Romain Duris, dans la conception de sa seconde personnalité.

 Au-delà du travestissement, c’est l’homosexualité et l’affirmation d’une identité qui sont les questions centrales d’ « Une Nouvelle amie ». Car si une tension sexuelle s’installe entre Virginia et Claire, elle bouleverse également les relations entre la jeune femme et son mari Gilles. Ce dernier nous rappelle le Patrick de « Jeune et Jolie » (Frédéric Pierrot), il ne comprend pas tellement la situation, il incarne toutes les idées reçues (« les pédés on les voit plus, les lesbiennes on les voit moins »), on rit de lui en oubliant qu’il représente une bonne majorité des mentalités.

Lorsque la question du passage à l’acte apparait, Claire repousse Virginia en lui jetant un «Tu es un homme» insultant et si dévastateur qu’il va métaphoriquement tuer le transsexuel.

Ozon fait alors renverser ce dernier par une voiture, puis renaître « à la Belle au bois dormant » en occultant à tout jamais l’aspect physique de la relation (également absente dans les contes, certes).

 C’est sur cette fin que François Ozon reste assez ambigu et donc provocateur. Il dit vouloir faire un conte de fée pour survoler avec légèreté le débat Taubira mais en laissant trop d’imagination au spectateur, il offre une grande place à l’interprétation politique avec ce dernier plan où Virginia est avec Claire enceinte à la sortie de l’école. Sont-elles amies ? Sont-elles devenues un couple avec deux enfants ? A l’heure où les rues du pays se vident peu à peu pour accepter un mariage pour tous au goût amer pour certains, le réalisateur choisit un dernier plan malicieux qui est loin d’être anodin. La force du film est de nous faire passer du rire aux larmes, de la comédie au drame en passant par le documentaire en soulevant de nombreuses questions. Reste à déterminer si faire de la politique c’est poser des questions ou y répondre.

 

VIRGILE LAMBEAUX