C’est l’histoire d’un homme. C’est l’histoire d’un monstre.

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C’est avec étonnement que nous nous dirigeons ce dimanche après-midi dans les salles obscures. Quoi de mieux pour s’offrir une séance de plongée dans l’impitoyable envers du décor de la Petite Reine que de profiter de la projection dans une salle Roubaisienne. Roubaix, l’une des places fortes du cyclisme où chaque année la ferveur est au rendez-vous pour acclamer les forçats de la route. Comme dans bien d’autres disciplines sportives, rien n’est tout blanc ni tout noir. Le monstre auquel Stephen Frears déroule le tapis rouge pour le meilleur ou (et ?) pour le pire dans ce biopic n’est autre que Lance Armstrong. Campé par un Ben Foster impressionnant de réalisme, baigné par une photographie remarquable où l’on savoure chaque plan reconstitué des grands moments de la Grande Boucle mêlés avec justesse aux images d’archives. Un voyage palpitant.

C’est l’histoire d’un homme.

Si vous êtes dans le genre à jeter la première pierre, il n’est pas impossible qu’après cette plongée abyssale dans les années Armstrong, vous changiez votre fusil d’épaule. Ce que l’on ne peut reprocher à l’américain est sa pugnacité, sa volonté de se dépasser, d’être tout simplement le meilleur ou un monstre de volonté. Un mental hors-norme, un appétit insatiable qui l’entrainera vers les sommets, soulèvera les foules et qui, suite à son cancer, deviendra même un miracle pour certains. Un véritable exemple pour tant de malades. Cela n’excuse en rien toute la part d’ombre du Boss texan, mais permettez-moi de vous inviter à revivre l’histoire certes cinématographique du maillot jaune déchu pour faire la part des choses.

Cet homme ou plutôt ce jeune homme que l’on découvre dans les premières minutes du film est un gamin qui donne tout pour réussir à vivre de sa passion. Celui qui s’est lancé dans le sport pour s’évader des accès de colère de son beau-père termine donc dans les bassins, excelle en natation et s’y rend en bicyclette. Un bon entraînement, fait attesté par son premier triathlon remporté à treize ans, une première victoire qui en amènera beaucoup d’autres. Encore adolescent, le sport lui permet de gagner sa vie, c’est son moteur, sa seule façon d’avancer. Comme il l’exprimera lorsque tout finit par s’écrouler autour de lui : « Je me lève, je pars m’entraîner. Non pas parce que j’y prends du plaisir mais tout simplement parce que c’est ma vie ». Il commence à enchaîner de premières victoires cyclistes sur des critériums avant de briller chez les espoirs où il devient champion des USA, avant de faire une belle place sur la course en ligne des Jeux Olympiques. Remarqué et remarquable, le jeune talent s’envole chez les professionnels en signant chez Motorola à l’été 1992. Tout va bientôt basculer pour le texan.

Le jour où tout a basculé

Fraîchement débarqué sur le vieux continent, Lance fait rapidement la rencontre de Johan Bruyneel qui était encore coureur, lui qui deviendra quelques années plus tard l’associé du Diable ne manque pas d’assener un choc à son futur poulain : « Tu étais bon chez toi l’américain mais face à ces gars-là, tu ne pourras rien faire. Ils ont juste quelque chose de plus que toi ». Le serpent insinue son venin et les premières désillusions du jeune crack ne vont en rien arranger les choses. Bien au contraire, on le surprend, insistant auprès de ses coéquipiers pour se fournir en érythropoïétine lors d’un passage plutôt savoureux d’ailleurs dans une pharmacie Suisse. C’est finalement un peu comme quand nous étions adolescents et partions à l’assaut des distributeurs de capotes en douce… Bref ! Tout paraît normal à ses jeunes qui débutent à peine leurs carrières. Pour gagner, il faut se doper. Est-ce vraiment tricher que de suivre une pratique largement répandue dans le peloton, surtout au niveau des formations italiennes ? C’est un peu comme mettre du sucre dans son café ou griller une clope, ça en devient presque un simple échange social. L’Italie, ses décors de rêve, son soleil, son accent chantant et un véritable monument national en la personne du docteur Michele Ferrari, campé par un mémorable Guillaume Canet. Si tu peux rouler en Ferrari, pourquoi se limiter à une Twingo ? Vous voyez où je veux en venir ? Le sulfureux docteur aura marqué de son empreinte le cyclisme des années 90 en instiguant dans le monde sportif le recours à différents produits dont l’EPO. Il comprend très vite que c’est le moyen de pousser l’athlète au-delà de ses propres limites. Bien évidemment, vous et moi (surtout moi) ne pourront gravir les Tourmalet, Aubisque ou Alpe d’Huez juste en prenant de cette potion magique. Lorsque Lance le rencontre la première fois, le savant fou lui annonce qu’il ne pourra jamais être bon en montagne du fait de son gabarit. La claque pour le costaud ! Pourtant et avec les moyens du bord, Lance remporte de beaux succès et se construit un beau petit palmarès : en 1993, il souffle une étape du Tour de France et devient surtout champion du monde olympique sur route ! À seulement 21 ans. En 1995, il remporte un second succès d’étape sur la Grande Boucle. Il brille l’année suivante en remportant la Classica San Sebastian et la Flèche Walonne et en figurant bien sur les courses d’une semaine. L’automédication, ça a du bon.

C’est l’histoire d’un monstre

Durant cette phase du film, on voit l’homme revenir, abasourdi par la douleur et un traitement insupportable. Têtu, il n’abandonnera pas et remportera une victoire face à la maladie, une victoire que l’on ne pourra jamais lui retirer. À peine sur pied, Armstrong vient trouver Ferrari chez lui, en Italie et lui annonce que rien de tel qu’un cancer pour se sécher physiquement. Comment peut-on s’enfoncer ainsi. Vous connaissez la suite, l’envolée avec l’US Postal, les sept titres consécutifs sur les routes du Tour. Stephen Frears ne manque pas le coche en montrant à quel point tout le monde était crédule face aux performances de l’américain en passe de devenir un mythe vivant. Ce n’était sans compter l’incrédulité de David Walsh, le journaliste du Sunday Times qui ne manquera pas de tirer à boulet rouge sur l’idole, s’attirant menaces et foudres de ses propres collaborateurs. La famille, y’a que ça de vrai ! Un mano à mano s’instaure entre les deux personnages. Les ficelles restent assez grosses mais tiennent tout de même une intrigue dont tout le monde connaît déjà l’épilogue.

Tour de France après Tour de France, Armstrong assomme ses concurrents, laisse bouche bée les médias et observateurs. Tour de France après Tour de France, Armstrong menace et brise la carrière d’autres coureurs, cloue le bec des journalistes un peu trop curieux, brise les liens qui le ramènent à sa propre humanité. L’omerta s’est installée dans le peloton. C’est l’histoire d’un monstre, monstre d’égoïsme et d’orgueil, ne supportant aucune contradiction, ne supportant pas non plus de prendre sa retraite et revenant pour un ultime come-back. Ben Foster joue encore mieux l’Armstrong déchu. « Une troisième place » explose de rire mécaniquement celui que plus personne n’a craint pour son grand retour. Il sourit jaune, tout ce qu’il lui reste finalement. Comme une boîte à musique dont le mécanisme serait inlassablement usé au fil des années. Je vous laisse découvrir les dernières péripéties du Boss au sein de ce biopic, même si vous connaissez déjà la fin de l’histoire, Frears revient avec brio sur le cas de Floyd Landis, l’ex-coéquipier, le mormon, plein de bonnes valeurs, mais qui, pris dans l’engrenage, triche et ment à sa communauté avant de tout balancer lorsque Lance le rejette une dernière fois.

Une victoire mal acquise vaut-elle mieux qu’une défaite ? Nous aimerions avoir une réponse franche de monsieur Armstrong. Mais même si c’était le cas, nous aurions du mal à déjouer le faux du vrai. Un biopic à voir, même si vous n’êtes pas exceptionnellement passionné de vélo. Vous comprendrez la difficulté de ce sport, ses sombres facettes mais aussi peut-être un peu mieux ce qui a pu faire sortir de route certains grands athlètes ces dernières années.

Ni tout blanc, ni tout noir, The Program nous permet d’emprunter les chemins escarpés de la Grande Boucle dans l’ombre de son héros déchu. Un rythme haletant pour servir une fuite en avant magnifiquement orchestrée, et se dire que toute ressemblance avec des personnes réelles est loin d’être fortuite et rend l’ensemble de cette épopée encore plus glaçante.

 

Alexandre Gerard