Au cœur des ténèbres

490780.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

« Sicario » vous prend à la gorge dès le premier plan pour ne vous lâcher qu’à la toute fin, comme en état de choc ; lessivé, groggy par cette plongée en enfer, l’heureux spectateur que vous êtes retrouvera, comme à regret, la lumière du jour. Le toujours passionnant Denis Villeneuve revient sur nos écrans avec ce qui restera sans doute comme l’un des chocs cinématographiques de cette année 2015. Issu d’un cinéma dit d’auteur, sans que le terme soit pris ici dans son sens péjoratif, le cinéaste québécois s’offre une première immersion dans le cinéma de commande. En effet, ce dernier met en images, une fois n’est pas coutume, un scénario qui lui a été, au préalable, proposé. Bien que n’étant pas à l’origine du projet, le Canadien s’approprie cette histoire démente avec brio et révèle au passage un réel talent dans l’art de filmer les scènes d’action. L’histoire nous embarque aux côtés de Kate (sublimement incarnée par Emily Blunt), brillant agent de la CIA recrutée par la brigade antidrogue. Son supérieur hiérarchique Matt, alias Josh Brolin, va la cornaquer. Bien qu’engagée dans un cadre légal, Kate va rapidement comprendre que la situation est bien plus complexe et ténébreuse qu’elle ne l’imaginait de prime abord. Démarre alors une plongée dans les ténèbres qui va sérieusement entamer son idéal de justice, si Josh endosse la peau du lapin blanc. Benicio Del Toro se charge de faire le contrepoint. Le comédien Porto-ricain  en profite pour s’offrir une des plus belles compositions de ces dernières années. Alejandro, le grand, en somme. Ténébreux, énigmatique et attachant à la fois, l’acteur ibérique y est mémorable.

D’une richesse thématique inouïe, «Sicario» traite dans un premier temps de la lutte éternelle entre les Etats-Unis d’Amérique et le Mexique, son encombrant voisin sudiste. Mais l’auteur ne se contente pas de cette seule lecture. S’y greffe une somptueuse allégorie sur le mal qui sommeille en chacun de nous. D’où cette sensation diffuse d’étrangeté et de malaise, l’impression presque tactile d’assister à l’éveil d’un monstre. Sentiment renforcé par l’extraordinaire partition de l’Islandais Jóhann Jóhannsson qui résonne à nos oreilles comme un grondement surgi du fond des entrailles de la Terre. Filmée comme la salle d’attente de l’enfer, la frontière américano-mexicaine dégage un parfum de mort et de sang qui irrigue toute l’oeuvre. Prince de la lumière, Roger Deakins nous propose une photo à la fois naturaliste et irréelle qui donne à ce long métrage une facture visuelle étrange et fascinante à la fois. Film d’horreur, film de monstres, film fantastique, film de guerre, thriller … «Sicario» imprimera au fond de votre mémoire des images inoubliables qui vous hanteront longtemps après la projection.

 

FOUAD BOUDAR