Scorsese peut dormir sur ses deux oreilles...

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Rares sont les auteurs qui ont la chance de voir leurs œuvres littéraires adaptées de façon convaincante au cinéma. Stephen King ou Dan Brown ne vous dirons pas le contraire. Il y en a, en revanche, qui ont tout pour être heureux, et Dennis Lehane fait indéniablement partie de ceux-là.

En moins de 12 ans, il aura vu trois de ses œuvres majeures adaptées de main de maître par de grands noms du milieu : Clint Eastwood, Martin Scorsese et Ben Affleck qui ont respectivement réalisé « Mystic River », « Shutter Island » et  » Gone baby gone ». Trois films, trois personnalités, trois bijoux. Ce qui caractérise l’écriture de Lehane, ce sont des enjeux dramatiques forts, une atmosphère sombre et une intrigue à suspense généralement ponctuée par un final des plus inattendus. Tous ces points furent scrupuleusement respectés dans les trois adaptations.

Mais lorsqu’en 2014 on apprend la mise en chantier d’une quatrième adaptation d’une nouvelle de Lehane (« The drop », parue en 2013), scénarisée par l’auteur lui même et réalisée par Michael Roskam, qui nous avait offert l’époustouflant « Bullehead » en 2011, l’attente devient vite insupportable. On se rappelle à quel point « Bullhead » était sombre, violent et réalisé avec grand soin, et on se dit que l’association de ces deux personnalités risque bien de laisser des traces.

Le film (tout comme la nouvelle) retrace l’histoire d’un barman qui sert de relais pour protéger l’argent de petits malfrats et escrocs en tout genre dans un quartier de Brooklyn dirigé par des gangsters Tchétchènes.

Parlons peu mais parlons bien : le film est une déception. Certes on en attendait peut-être un peu trop de ce projet, mais il faut dire que les producteurs n’ont pas ménagé leurs efforts pour nous mettre l’eau à la bouche. Michael Roskam et Dennis Lehane derrière la caméra, Tom Hardy et James Gandolfini devant, le tout dans un cadre qui se veut volontairement évocateur du cinéma de Scorsese ou de James Gray (le

banditisme de New York étant devenu leur marque de fabrique), forcément il y avait de l’attente.

Pour commencer, tout n’est pas à jeter dans cette adaptation. Le casting est en effet le gros point fort du film puisque chaque rôle est interprété avec brio. Tom Hardy s’en sort à merveille dans ce rôle de « loser » au grand cœur, qui semble complètement dépassé par les événements. Sa sobriété étonne et prouve qu’il est aussi bon dans la démesure (« Bronson, « The dark knight Rises ») que dans la retenue (« La taupe », « Locke »).

Pour son dernier rôle (l’acteur étant décédé peu de temps après le tournage), James Gandolfini assure qu’il est définitivement un « Soprano » dans l’âme puisqu’il crève l’écran dans son rôle d’ancienne figure du crime organisé sur le départ. Il utilise son habituel charisme pour jongler habilement entre émotion et brutalité. Un rôle testament taillé sur mesure pour l’acteur.

Les autres protagonistes ne sont pas en reste puisque Noomi Rapace et John Ortiz livrent des interprétations crédibles, tout en subtilité, tandis que Matthias Schoenaerts prouve une fois de plus, après « Bullhead », qu’il est un acteur sur lequel il faut compter. Une sorte d’incarnation de la folie et de la violence à l’état brute.

En plus d’être de qualité, le casting est mis en valeur par une réalisation des plus classiques, mais efficace. Les plans nocturnes, qui sont prédominants dans le métrage, sont très beaux et filmés avec élégance et sobriété, rappelant une fois de plus « La nuit nous appartient » de James Gray.

Du tout bon, donc, en ce qui concerne la mise en scène, le gros problème du film venant justement (et étonnamment) du scénario.

Car à trop vouloir jouer la carte de l’inattendu et de la surprise, Lehane s’est complètement mélangé les pinceaux et a oublié qu’il était, à la base, dans un polar noir de facture classique. Pour reprendre l’exemple des films de Scorsese sur le même sujet, l’intrigue est généralement simple et ne s’encombre pas avec de trop nombreuses pistes narratives. Ce sont les diverses interactions entres les personnages (qui sont souvent très bien écrits) qui nourrissent le récit. Ici, le film tente de jouer avec un suspense artificiel à grands coups de trahisons et autres effets de surprise censés relancer l’intérêt.

On se retrouve donc avec des sous-intrigues, plus ou moins intéressantes, qui font passer le film du thriller au drame psychologique, en passant par la comédie romantique. Le récit ne sachant pas sur quel pied danser, le spectateur fait de même et se contente d’attendre, en vain, ce qui pourrait éventuellement relier tous ces éléments dispersés de façon aléatoires dans le film. De ce fait, il en résulte un évident problème de rythme. On se surprend à s’ennuyer ferme durant certaines scènes car elles semblent totalement hors contexte et dénuées de propos.

Car là ou « Mystic River » ou « Shutter Island » jouaient la carte du « multi-genre » (on passe du drame familial au polar dans le premier, et de l’horreur au drame psychologique dans le second), c’était pour mieux brouiller les pistes d’un scénario malin et maîtrisé, le résultat restant d’une cohérence indiscutable. « Quand vient la nuit » joue également cette carte, mais pour ne nous emmener absolument nulle-part.

Le scénario est inutilement alambiqué et les personnages, aussi bien interprétés soient-ils, sont tous entourés de trop de mystère pour, semble-t-il, mieux brouiller les pistes. Sauf qu’à trop vouloir cacher les véritables buts des personnages, aucun enjeu dramatique n’est alors possible. On ne peut s’identifier à aucun d’entre eux dans la mesure où nous ne les connaissons jamais totalement avant la fin. Cette dernière est d’ailleurs des plus décevantes car à trop vouloir s’appuyer sur ce qui a fait son succès, Lehane ne peut s’empêcher de nous gratifier d’un « twist ending », caractéristique de ses œuvres précédentes. Sauf que là où cela fonctionnait parfaitement avec « Shutter Island » ou « Mystic River », l’intrigue s’y prêtant totalement, ici le retournement de situation final semble sorti de nulle-part et n’a pas sa place dans le récit. Il est inutile, improbable et fini de faire basculer le film vers la farce grotesque.

Lehane s’est perdu, donc, dans son propre style. Les ingrédients qui ont fait son succès dans ses précédentes adaptations, sont ici les mêmes qui font sombrer le récit. Il ne faut, en effet, pas oublier que tous les genres cinématographiques ne se traitent pas de la même manière. On n’écrit pas un polar intimiste de la même manière qu’un thriller horrifique qui joue sur les effets dramatiques et les coups de théâtre.

On obtient donc un film aux qualités techniques indéniables mais qui, à force de trop vouloir changer de cap en cours de route, n’arrive jamais totalement à nous captiver.

Une grosse déception, donc, surtout vis-à-vis de Michael Roskam dont nous attendions énormément et qui, pour son premier passage à Hollywood, semble s’être contenté de filmer proprement un récit incohérent. Espérons que pour son prochain projet il décide de revenir lui-même à l’écriture de son scénario, point qui faisait la force indéniable de « Bullhead » et qui fait le principal défaut de « Quand vient la nuit ».

 

Steve Thoré