Ryan Gosling revisite le conte pour adultes

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Il fallait le voir pour le croire. Qui aurait imaginé il y a une dizaine d’années que Ryan Gosling, alors jeune blondinet tombeur de ces dames dans plusieurs films romantiques, deviendrait par la suite un véritable poète du macabre, d’abord en tant qu’acteur dans « Drive » et « Only God forgives », puis en tant que réalisateur avec « Lost River » ? Qui aurait pu croire que ce dernier, en plus d’être globalement très réussi, serait une véritable vitrine pour cinéphile, citant aussi bien Harmony Korine, Ken Loach ou Larry Clark, que Nicolas Winding Refn, Gaspar Noé ou David Lynch ? Et même si certaines inspirations manquent parfois de subtilité, ou semblent un peu trop appuyées pour être tout à fait légitimes, il faut saluer l’intention, surtout pour un premier film.

Car pour oser faire un film qui serait une sorte de drame social fantastico-onirique, il faut avoir un culot de tous les instants, et manifestement Ryan Gosling le possède.

N’y allons pas par quatre chemins : oui, Ryan Gosling semble avoir été clairement affecté par ses récentes collaborations avec Nicolas Winding Refn. Les éclairages « néons », les pics de violence qui parsèment le film de façon régulière ainsi que des séquences d’une grande poésie font ouvertement penser à « Only God forgives », l’opacité du scénario en moins. Car contrairement au film de Refn ou à certaines œuvres de Lynch, « Lost River » possède un scénario tout ce qu’il y a de plus compréhensible, réaliste, rangeant le film du côté du drame social dans sa première partie. C’est l’incursion du fantastique et d’une atmosphère étrange et onirique qui donne tout son cachet à cette œuvre, la rendant véritablement unique.

Les critiques crient d’ores et déjà au « vide » scénaristique, à de la prétention pure et simple et à une mise en scène poussive et indigente, oubliant au passage que le cinéma reste un art très subjectif. Et comme dans tout type d’art, il n’est pas interdit de s’écarter des sentiers battus pour proposer une œuvre certes étrange, mais ô combien fascinante.

Effectivement, Ryan Gosling ne prend pas le spectateur par la main en lui donnant toutes les clés nécessaires à la compréhension de son film. Loin de chercher à rationaliser son histoire, c’est sur l’ambiance et l’atmosphère que mise le réalisateur pour transporter son public. Et pour peu que l’on ait l’esprit suffisamment ouvert, le spectacle en vaut clairement la chandelle.

D’un point de vue purement formel, le film est très bien réalisé. Certains plans sont d’une beauté renversante et Gosling fait preuve d’une grande maturité dans le maniement de sa caméra. La gestion du cadre et des éclairages est pensée dans les moindres détails, permettant au film d’instaurer très vite une ambiance malsaine et glauque d’une rare beauté. Car oui, rarement le macabre n’aura été aussi poétique que dans « Lost River ». Le film est sombre et désespéré, pourtant on ne peut s’empêcher d’y voir une certaine forme de beauté. Rendre toute la laideur de ce monde d’une grande élégance est un pari fou que Gosling parvient à réussir dans la plupart de ses séquences.

Les acteurs jouent également un rôle très important dans la réussite du film. Christina Hendricks, que l’on a pu notamment apercevoir dans « Drive », joue son rôle de mère de famille désespérée à la perfection. Il en va de même pour Ben Mendelsohn, parfait en homme d’affaires manipulateur et dérangé. Les jeunes acteurs sont tout aussi bons que leurs aînés et l’empathie est immédiate pour le couple Iain De Caestecker / Saoirse Ronan, deux jeunes âmes à la dérive qui font tout pour se sortir de cet univers terrifiant. Notons également la présence de la magnétique Eva Mendes dans un rôle totalement décalé, et du fascinant Reda Kateb, véritable bouffée d’air frais dans ce monde si noir.

Si le jeu des acteurs est donc d’une incontestable qualité, il est plus difficile en revanche de juger objectivement le scénario du film puisque chaque spectateur aura un ressenti différent sur le déroulement de l’histoire. Disons simplement que mises à part deux ou trois séquences assez bancales, faisant surtout office d’hommages maladroits, le film reste très cohérent vis-à-vis de sa propre mythologie. Concept indéniablement risqué, le croisement des genres se fait pourtant de façon fluide et l’on s’étonnera après visionnage d’avoir assisté à un improbable mélange entre « Gummo » d’Harmony Korine, et « Blue Velvet » de David Lynch. La corde est raide mais l’équilibre reste intact.

Véritable hybride cinématographique, le film peut en effet se voir comme un véritable conte pour adulte. Car si l’aspect quasi documentaire de la première partie du film permet une identification et une immersion plus rapide pour le spectateur, les nombreuses touches fantastiques qui le parcourent font planer une ambiance surréaliste au sein d’une histoire réaliste. C’est ce décalage qui fait toute la force du film et qui rend le spectacle absolument fascinant, pour peu que l’on s’y laisse porter.

En définitive, ce premier essai est un spectacle visuel et sensoriel d’une grande qualité, présageant le meilleur pour la carrière de réalisateur de Ryan Gosling. Imparfait, certes, mais suffisamment fascinant pour apporter un peu d’originalité dans le paysage cinématographique actuel.

Steve Thoré