Quand Dostoïevski s’invite chez Kafka

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Si votre DVD du «Brazil» de Terry Gilliam n’a pas le temps de prendre la poussière ; si le meilleur souvenir de vos années lycée fut la découverte du «Procès» et du «Château» ; si l’expression Big Brother vous fait penser à 1984 et non à la télé réalité ; si, enfin, vous avez mis un contrat sur la tête de Michel Gondry dès le lendemain de la sortie nationale de son « Ecume des jours » alors «The Double» est pour vous.

Richard Ayoade, citoyen du monde -père nigérian, mère norvégienne mais fruit de la plus pure éducation à l’Anglaise- était sans doute le plus apte à saisir cette phobie de la bureaucratie obtuse née sur les ruines des empires centraux. Il réussit là une œuvre d’une densité telle que l’on peine à croire qu’il n’en est seulement qu’à sa seconde réalisation. Certes la valeur n’attend pas forcément le nombre des années. Le coup d’essai fut déjà celui d’un maître. « Submarine », portrait jubilatoire d’une adolescence entre onirisme arc-en-ciel et grise réalité, avait su éveiller l’attention des cinéphiles. Le retour à la lumière, trois ans après, est une pleine réussite. Le metteur en scène loin de surfer sur ce succès initial change donc radicalement d’univers. Bizarrement, n’oublions pas que le scénariste était censé adapter une nouvelle du romancier russe Fédor Dostoïevski, l’âme slave semble pourtant totalement absente. L’univers visuel du film semble prendre plutôt corps dans les documentaires post staliniens. Un nom revient avec insistance dans notre persistance rétinienne, Enki Bilal.

Comme chez le dessinateur, un baroque miteux valse avec des jeux de lumière fumeux. Chaque plan suscite la claustrophobie. Le malaise étreint le spectateur et puis soudain un trait d’humour allège le propos. Tout est ici parfaitement maîtrisé, parfois trop. Car « The Double » s’adresse à l’intellect et rarement aux sentiments. L’auteur file la métaphore : au-delà de la description d’un monde qui apparait de prime abord obsolète (les républiques populaires de l’ancien empire soviétique), c’est notre société dont il dissèque les structures. Plaidoirie pour l’individualisme et contre une société forcément castratrice, le monde du travail n’est perçu que comme aliénant, pairs ou supérieurs hiérarchiques ne peuvent être qu’indifférents ou hostiles. L’enfer, c’est les autres proclamait le binoclard, gourou de la bien-pensance à la Française, surtout dans un monde où la communication est biffée rajoute Richard Aoyade.

Mais il ne peut y avoir de grand film sans interprètes de talent. Et ici le moins que l’on puisse dire c’est que Jesse Eisenberg investit l’écran de toute sa classe. Depuis «The Social Network », le New-Yorkais a pris une place à part dans la galaxie cinématographique. Il possède ce talent rare d’être instantanément légitime quelque que soit son rôle. Ici, il résout l’équation d’une double incarnation avec brio : changement subtil d’octave dans la voix, imperceptibles modifications dans le geste ou la posture, et le simple se métamorphose en double. A ses côtés, l’Australienne Mia Wasikowska, abonnée aux grandes héroïnes de la littérature -Alice, Jane Eyre et bientôt madame Bovary- s’en tire avec grâce et subtilité.

Alors ne vous laissez pas manipuler : laissez aux morts vivants les blockbusters décérébrants et offrez-vous ce conte initiatique sur l’identité et l’affirmation de soi.

REGIS DULAS