Paris brûlera-t-il ?

A la fois frère cadet du «Souper» d’Edouard Molinaro et revers de la médaille du «Paris brûle-t-il ? » de René Clément, « Diplomatie » a su éviter les écueils qui menaçaient la vie même de ce dernier film en date dans la filmographie à la fois prolixe et dense du plus francophone des réalisateurs d’Outre-Rhin, Volker Schlöndorff. Adapter une pièce de théâtre, c’est prendre le risque d’étouffer le spectateur sous un flot de dialogues et de descriptions compensatoires. Le metteur en scène lambda contourne souvent la difficulté en se sentant dans l’obligation de larder la pièce originale d’échappées externes, voire d’intrigues secondaires qui finissent par diluer la force du propos et transformer un café ristretto en une lavasse digne d’un drugstore du Middle West. Pour «le Souper», Jean-Claude Brisville avait su garder ce sentiment latent de claustrophobie et n’aura pas au bout du compte sabordé sa propre pièce en ouvrant mal à propos les fenêtres du réel. Moins radical, «Diplomatie » se permet des sorties inopinées à travers les rues de la capitale. Poursuites, personnages subalternes, fausses pistes, l’auteur prend parfois le chemin des écoliers.

 

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Mais le meilleur restera cette partie d’échecs grandeur nature entre les deux protagonistes. Combat de titans entre deux personnalités avec comme enjeu suprême la sauvegarde ou la destruction d’une partie de la mémoire de l’humanité. Si le diplomate scandinave, dès les premières images, semble surgir du brouillard, son adversaire-partenaire apparait crûment à l’écran comme un vieillard au bout du rouleau. Dès lors, un sentiment étrange saisit le témoin : en humanisant le militaire au service du nazisme et en estompant les contours du consul suédois, serait-on face à une inversion des valeurs ? Cela serait faire peu de crédit à l’intelligence d’un Schlöndorff qui prouva jadis avec « Le Tambour » sa parfaite maîtrise des subtilités de l’Histoire. Ce n’est pas un hasard si le rideau s’ouvre sur des archives, celles des villes martyrisées que Von Choltitz ou ses complices ont semé sur leur route. Après que le hobereau prussien ne soit pas seulement une machine de guerre mais aussi (surtout) un être humain avec ses désirs, ses inclinaisons et ses doutes, tant mieux (ou tant pis). Niels Arestrup sait parfaitement incarner son personnage dans toutes ses facettes. Certes, il interprète à merveille les affres et les douleurs du vieillard en bout de route. Sous l’uniforme de la Wehrmacht effleure un souverain shakespearien luttant ou s’abandonnant à la volonté des Dieux. Mais luit soudain dans l’azur de l’œil le fauve qui peut d’un coup de griffe déchiqueter l’imprudent.

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Face à lui, André Dussolier, onctueux et retors parait toujours avoir un coup d’avance. Omniscient, faussement empathique, il tourne autour de sa proie, suscitant autant l’âme que la raison. Sa projection sur le ring où aura lieu l’affrontement, cette suite de palace, a des airs de Deus Ex Machina. Il surgit de nulle part, escalier dérobé apprendra-t-on rapidement. N’empêche qu’un doute lancinant nous étreint parfois : autant le soldat n’est après tout qu’un simple mortel autant son adversaire parait parfois échapper à son enveloppe charnelle pour se métamorphoser en une divinité éthérée. Et si l’Allemand n’était finalement qu’un individu seul face au miroir de sa conscience ? A lui comme à nous, dès lors, de répondre à cette question primordiale : comment réagir devant l’inique ? En Août 1944, Paris a survécu à la Barbarie. Mais aujourd’hui, y-a-t-il encore des digues pour contenir les criminels incultes ?

REGIS DULAS