Où est passé l’Oscar de Michael Keaton ?

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Grand vainqueur des Oscars de cette année en remportant quatre statuettes, dont celle du meilleur film, « Birdman » fait parti de ces films dont la réputation aura largement précédé sa sortie. En plus de ces récompenses, le film est encensé par la grande majorité de la critique qui voit en lui un chef d’œuvre unique et immanquable. Ajoutons à cela le fait qu’il est réalisé par Alejandro González Iñárritu, auteur et réalisateur des excellents « 21 grammes » et « Biutiful », et que le premier rôle est tenu par le grand Michael Keaton qui y joue presque son propre rôle, et l’engouement devient total, poussant notre curiosité à nous ruer vers ce phénomène cinématographique.

Mais alors, « Birdman » est-il bien le chef d’œuvre annoncé ? Répond t-il à toutes les attentes ? L’engouement est-il pleinement justifié ?

Comme beaucoup de films trop attendus, trop encensés ou trop récompensés, « Birdman » parvient difficilement à se hisser à la hauteur de la réputation qui a été faite pour lui. Si le film est très réussi sur de nombreux points, quelques imperfections viennent ternir son image si parfaite. Pourtant, le film avait tout pour être une réussite totale. Un casting de haut vol, un réalisateur de talent, une histoire intrigante et originale, et une mise en scène décalée et maîtrisée. Qu’on ne s’y trompe pas, aucun de ces points ne déçoit, bien au contraire.

Les acteurs donnent tous le meilleur d’eux-mêmes et cela s’en ressent. Tour à tour déjantés et touchants, ils parviennent avec brio à donner vie à des personnages fort bien écrits.

On y découvre un Edward Norton délicieusement odieux, une Emma Stone bien moins lisse qu’à l’habitude, une Naomi Watts radieuse, et bien évidemment, un immense Michael Keaton. Enfin la possibilité de nous prouver toute l’étendue de son talent lui est offerte. Car talentueux, il l’est indéniablement ! Il incarne son personnage avec d’autant plus de sincérité qu’il a énormément de points communs avec lui.

Ancienne gloire des années 80 avec la saga « Batman » de Tim Burton, Keaton s’est fait bien plus discret par la suite pour ne nous offrir que de rares apparitions notables, généralement peu représentatives de son talent. Que justice lui soit rendue, il nous prouve à nouveau avec « Birdman » qu’il peut aisément porter un film sur ses épaules, et nous gratifier d’un jeu puissant et jusqu’alors inédit, l’acteur ayant peu l’habitude du registre dramatique.

Le casting est donc absolument impeccable et est sublimé par la mise en scène virtuose d’Iñárritu, qui confère à son métrage une identité visuelle unique, essentiellement composée de longs plans-séquences. Telle une caméra vérité s’immisçant progressivement dans l’intimité des protagonistes, on suit ces derniers au plus près de leurs émotions permettant plus facilement de s’identifier et de créer de l’empathie pour chacun d’eux. La photographie est également très soignée et offre quelques séquences oniriques qui flattent littéralement la rétine, n’hésitant pas à évoquer l’esthétique d’un Gaspard Noé.

Reste à juger l’histoire et la narration, et malheureusement c’est ici que la déception pointe le bout de son nez, ou tout du moins, la frustration.

Car avec autant d’éléments très réussi, et une histoire aussi incroyable et prenante que celle de « Birdman », il est assez curieux de constater les choix narratifs et scénaristiques opérés par l’auteur-réalisateur. Car en plus de nous conter l’histoire principale de notre ex-gloire en pleine remise en question, Iñárritu décide également de créer des sous-intrigues inhérentes aux différents personnages secondaires. Le soucis est qu’elles ne sont que survolées et ne disposent pas d’un traitement complet. Ainsi, de nombreux éléments sont évoqués dans le film sans jamais faire l’objet d’une quelconque importance ou d’un quelconque traitement supplémentaire. On a ainsi l’impression d’en savoir trop, ou pas assez. Des liens qui se créent entre certains personnages sont explicitement évoqués à l’écran et il aurait été intéressant qu’ils apportent quelques chose à l’histoire. Au lieu de ça, le film comporte plusieurs scènes qui semblent en complet décalage avec le reste du film et qui auraient largement mérité une place plus importante dans l’histoire. Au choix, le film aurait donc dû durer soit 20mn de plus, soit 20mn de moins.

Car en parallèle, l’histoire principale est narrée avec beaucoup de soin et de finesse dans son traitement, tout en restant globalement cohérente d’un bout à l’autre, même si l’on peut remettre en questions les choix de l’auteur quant au dernier quart d’heure de son film.

Difficile donc de voir clairement où le réalisateur souhaite nous emmener, son principal défaut étant d’alourdir son histoire principale avec des sous-intrigues fort intéressantes mais trop peu exploitées.

Évoquons rapidement la bande originale du film, très singulière, qu’il est difficile de juger objectivement. Entièrement composée par un batteur de jazz, elle colle très bien à l’ambiance particulière du film mais pourra rebuter par sa présence bien trop importante dans un film où les dialogues et l’écriture sont aussi essentiels. Certains adoreront, d’autres détesteront.

En résumé, « Birdman » souffre de quelques menus défauts dont la principale conséquence est de provoquer de la frustration chez le spectateur. Avec autant de grands moments de cinéma et autant d’idées de mise en scène et d’écriture, il est dommage que le film n’aille pas jusqu’au bout de ses ambitions. Mais rassurez-vous, c’est surtout pour trouver quelque chose à redire sur ce film qui, en dehors de ça, est admirable en tout point. Magnifiquement mis en scène, très bien joué et écrit avec talent, on reprochera uniquement ses choix narratifs discutables, qui restent évidemment très subjectifs. Le titre prend en tout cas tout son sens dès lors que Michael Keaton évoque un phœnix renaissant de ses cendres, tandis que l’auteur peut être comparé à Icare, dont l’ambition de voler le plus haut possible lui coûta ses ailes. Peut-être pas le chef d’œuvre annoncé, mais indéniablement un excellent film.

Steve Thoré