Noir c’est noir...

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On peut dire que les distributeurs n’ont pas été d’une grande subtilité afin de vendre « Nightcrawler ». En plus d’avoir changé le titre français en « Nightcall », et d’avoir ouvertement cité « Drive » sur l’affiche du film, on peut dire qu’ils se sont bien servis du succès du surestimé film de Nicolas Winding Refn pour vendre leur dernier bébé.

La première bande-annonce laissait même ouvertement présager un visuel similaire à « Drive », en nous présentant aussi bien de la violence physique que des courses poursuites, le tout dans un Los Angeles principalement nocturne.

Pourtant, la seule chose que les deux œuvres ont en commun est leur société de production, « Bold Films ». En dehors de cela, les deux films n’ont absolument rien de comparable.

Pour sa première réalisation, Dan Gilroy décide de centrer son film sur son personnage principal, Lou, interprété par Jake Gyllenhaal, que l’on suit dans ses premiers pas en tant que reporter de choc. A l’image de ce personnage, le film se veut immoral et volontairement cynique, pour mieux dénoncer les méthodes extrêmes de certains médias actuels. Ce sujet n’est pas sans évoquer un certain « Live » avec Eva Mendes, une satire brillante sur les dérives voyeuristes de la télévision.

Mais si « Nightcall » propose des idées louables et un spectacle globalement très plaisant, il ne va malheureusement pas jusqu’au bout de ses idées et dégage un amer goût de retenue dans son traitement.

Pour qu’un fort impact critique et satirique soit possible, un tel sujet nécessite forcément une implication totale, que ce soit en terme de jeu qu’en terme d’écriture et de mise en scène.

Le problème ne vient absolument pas du jeu des acteurs puisque Jake Gyllenhaal est tout bonnement incroyable dans ce rôle. Il livre une interprétation pleine de cynisme et de cruauté, sans jamais verser dans la caricature facile. Un tour de force puisque son personnage inspire aussi bien de la compassion que du dégoût. Son détachement émotionnel et son mépris de l’être humain font froid dans le dos.

Les seconds rôles sont également très convaincants et se révèlent être tous plus complexes qu’ils n’y paraissent. De la directrice de chaîne prête à tout pour faire grimper son audimat (Quel plaisir de revoir Rene Russo dans un vrai rôle !) au petit assistant reporter prêt à tout pour gagner un peu d’argent (le très talentueux Riz Ahmed), les personnages ont tous une place importante dans l’histoire et ne sont jamais là juste pour meubler l’intrigue. Rien à redire, donc, du côté des protagonistes et de leurs interprètes.

La mise en scène du film est plutôt sobre et permet de bien se concentrer sur l’histoire et ses enjeux. La forme n’empiète pas sur le fond, ce qui est plutôt appréciable. La photographie est soignée et la palette colorimétrique est très large, permettant ainsi quelques passages d’une grande beauté visuelle.

La véritable difficulté avec ce genre de métrage, c’est qu’avec des personnages aussi hauts en couleur il est difficile de bien garder le cap sans tomber dans la parodie. Rester sur le fil de la satire cynique sans tomber dans le burlesque est un exercice périlleux et, sans être un véritable échec, le film a parfois du mal à rester sur les rails.

Si l’essentiel du propos est assez vite identifiable et compréhensible, on regrettera un manque évident de finesse lors de certains passages ou de certains dialogues, faisant basculer le film vers le comique involontaire. Car si les personnages sont pour la plupart très réussis, les situations qu’ils doivent vivre sont parfois assez caricaturales. Et c’est justement là que la maîtrise du film peut être remise en cause.

Ainsi, si certains passages sont dotés d’une véritable tension, d’un véritable suspense avec des enjeux parfois assez lourds (notamment une scène formidable dans laquelle le personnage principal arrive sur les lieux d’un cambriolage avant la police, et décide de filmer les blessés et les morts au lieu de les aider), d’autres en revanche viennent contrebalancer cette tension qui, en principe, devrait être constante durant tout le métrage.

Comme pour alléger son propos, le réalisateur intercale des moments plus légers entre deux scènes « chocs », histoire de faire redescendre la pression. L’intention est très louable, sauf que le réalisateur semble avoir eu quelques problèmes de dosage. Le film change donc parfois de ton, passant d’un extrême à un autre. Si l’ambiance générale lorgne évidemment du côté du film noir, sans concession et avec un humour cynique parfois dérangeant, on ne comprend donc pas les quelques passages plus absurdes et burlesques, relevant presque du comique de situation. On a presque l’impression que le film ne s’assume pas, et se sent obligé de nous dire que tout cela reste du cinéma, là où le postulat de base tendait plutôt à mettre en valeur le réalisme et la crédibilité du récit pour mieux en critiquer les enjeux.

Heureusement ces passages sont assez rares, et ne gâchent en rien l’expérience pour autant. Il y a de nombreuses scènes fort réussies qui parviennent à merveille à retranscrire le message du film, sans pour autant tomber dans le procès d’intention. Ces passages sombres, dérangeants et saupoudrés d’un humour très cinglant, sont le cœur même du métrage et c’est exactement ce qu’on a envie de retenir au final.

A défaut d’obtenir une œuvre véritablement subversive, on se contentera d’un petit film noir fort sympathique et très bien interprété, qui a au moins le mérite de faire réfléchir sur les dérives médiatiques actuelles.

Steve Thore