« Tu ne témoigneras pas faussement contre ton prochain »

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Cinéaste rare, trop rare, il le reconnaît d’ailleurs bien volontiers lui-même, il a fallu attendre sept années depuis son précédent long métrage (« Nulle part terre promise », réalisé en 2008, film s’attachant à suivre un groupe de réfugiés kurdes traversant l’Europe pour tenter d’attendre l’Angleterre, film que l’on devrait programmer un peu plus souvent sur les chaînes de télévision françaises notamment sur ARTE en cette période de repli sur soi et de fermetures des frontières). Et entre ce film et son premier long métrage « Voyages » près de neuf années se sont déroulées. Le film est de 1999 et il marque les débuts d’un cinéaste très prometteur, débuts fort remarqués puisque ce film cumule les prix (César du meilleur premier film en 2000, prix Louis Delluc 1999, sans oublier les prix obtenus à Cannes et dans quelques autres festivals). Car Emmanuel Finkiel est un habitué des festivals et des prix. Que ce soient pour ses longs ou ses courts métrages. Entre chaque film, il ne reste pas inactif, concoctant quelques courts, quelques documentaires, films pour la télévision et enseignant à la FEMIS, école qu’il n’a pas fréquenté puisqu’il lui préféra une formation plus « pratique » en se mettant au service de quelques grands réalisateurs (Godard, Kieslowski ou Bertrand Tavernier).

Son dernier opus nous arrive sur les écrans en étant passé auparavant par la case festival récoltant au passage quelques prix (au festival d’Angoulême par exemple). Le scénario tire son origine dans une mésaventure survenue à un de ses amis : « Il y a quelques années, un de mes amis, qui s’appelle Ahmed – je n’ai pas changé son nom -, a disparu de la circulation pendant six mois. Lorsqu‘il a réapparu, il m’a raconté ce qui lui était arrivé : un type s’était fait gravement agresser en bas du bloc de la petite cité dans laquelle il vivait et avait entendu prononcer le prénom Ahmed lors de son passage à tabac. Comme dans le film, la police avait arrêté
tous les Ahmed de sa cité et le gars s’était entêté à reconnaître mon ami, alors même
que l’enquête le mettait peu à peu hors de cause. Ce type m’a tout de suite intrigué. Qui pouvait-il être ? Pourquoi cet acharnement ? Quel était inf fine son intérêt ? Je n’arrêtais pas d’interroger mon copain injustement accusé : « À quoi ressemblait-il ? Comment était-il ? ». (extrait du dossier de presse du film).

Sur cette base, Finkiel va bâtir son scénario en adoptant le point de vue, non d’Ahmed mais d’un autre protagoniste, « Eddie », celui qui va désigner Ahmed comme responsable de son agression et en s’obstinant contre vents et marées à conserver sa position. Finkiel inscrit le personnage d’Eddie dans un certain milieu socio-professionel, ayant une famille, tout cela dans le cadre de la France contemporaine. Un film très ancré dans une certaine réalité en injectant dans son film quelques grandes thématiques, tels l’aliénation au travail, la mécanique judiciaire, un racisme latent et inconscient, un positionnement de classe… En cela, le film tout en n’étant pas une réponse à un film français couronné à Cannes et au César (« La loi du marché » de Stéphane Brizé), film plus réducteur, et construit un peu trop sur la performance de son acteur principal, dans la mesure où le film de Finkiel a été écrit antérieurement au film de Brizé, mais ils ont entre eux quelques points communs et antérieurement à certains évènements survenus en France récemment. Mais l’intérêt du film de Finkiel, c’est qu’il ne donne pas de « solutions », de réponses aux questions que nous ne pouvons pas manquer de nous poser face aux choix effectués par Eddie, à son obstination et à sa paranoïa. Et c’est là l’un des points forts du film, en la lente dérive du personnage d’Eddie, sombrant progressivement dans une paranoïa de plus en plus aiguë pour aboutir à la séquence finale du film, dont il n’est pas question ici d’en déflorer la nature, mais de souligner plutôt sa place dans la trajectoire du personnage. Et qu’en aucun cas, le cinéaste ne cherche à justifier la décision finale d’Eddie, mais de montrer à quel point cette décision peut être la conséquence d’un certain nombre d’éléments placés au sein de ce film. Et s’il n’y a pas justification, il n’y a pas non plus complaisance de la part de l’auteur. Même s’il nous met à la place du personnage, puisque nous adoptons son point de vue : il est quasiment présent dans toutes les séquences du film. Il ne nous fait accepter ses choix mais nous met en position de réfléchir à ce que placé dans un tel contexte nous aurions pu peut-être faire. Sommes-nous meilleur que lui d’ailleurs ? Le film de Finkiel est une réponse contemporaine à la question du mal. Et rien ne peut sauver le personnage, la religion n’est plus un recours pour l’individu du XXIème siècle, ni la famille d’ailleurs, il se retrouve seul face à ses choix.

Pour interpréter Eddie, il fallait un acteur d’exception. En ce sens, Nicolas Duchauvelle l’est. Il a su transformer sa « jolie petite gueule » en l’expression froide, voire glaçante du mal. Il suffit pour s’en convaincre de regarder l’affiche du film : excellent résumé du film : le visage à l’expression dure, mais avec quelque chose d’hagard également, comme s’il était perdu dans notre société.
Un film au-delà du bien et du mal ?

Christian Szafraniak