« Ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du malin »

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Leviathan signifie en premier lieu un monstre marin mentionné par la Bible, particulièrement dans les poèmes mythologiques d’Ougarit. Léviathan est par ailleurs le titre d’un ouvrage de Thomas Hobbes, publié en 1651, dans lequel Hobbes expose ses théories philosophiques et politiques ; pour Hobbes, l’état de nature est celui de la guerre permanente (« homo homini lupus »), l’instinct de conservation conduit les hommes au contrat social, en contrepartie duquel ils renoncent à leurs droits naturels en les transférant à l’état (ou en d’autres termes « Léviathan », le dieu mortel, exerçant un pouvoir absolu).

Enfin « Leviathan » est le titre du quatrième film réalisé par le cinéaste russe, Andreï Zvyagintsev. Ce film arrive suite à une série de films remarquables « LE retour » (2003), « Le bannissement (2007) et surtout le magnifique « Elena » en 2011. Les films précédents se présentaient déjà comme une réflexion politique, une description sans concession de la réalité russe contemporaine.
Autant « Elena » était un film urbain, autant celui-ci est ancré dans la nature, à 800 kms de Moscou, à Tériberka, proche de Mourmansk, dans le golfe de Kola sur la mer de Barents. Kolia, un garagiste accueille un ami, de longue date, Dimitri, (ils étaient ensemble lors de la guerre en Afghanistan vingt auparavant). Dimitri est devenu avocat. Kolia a besoin de l’aide de Dimitri dans une affaire le liant avec le maire, Vadim, qui cherche à exproprier Kolia. Kolia vit avec son fils et sa seconde femme, Lylia. Dimitri n’est pas insensible à Lylia. Dimitri est déterminé à lutter contre les pratiques mafieuses de Vadim, cherchant à vivre dans le lieu qui l’a vu naître, malgré les appels de Dimitri pour tout quitter et vivre à Moscou.

Pour écrire son scénario, Zvyagintsev s’est inspiré d’un fait réel, mais l’histoire s’est produite aux Etats-Unis. En 2004, un Américain nommé Marvin Heemeyer, un homme simple de 52 ans, soudeur de profession, vivant seul, possédait un atelier. Juste à côté se trouvait une usine qui avait fait faillite et un grand groupe américain avait décidé de la reprendre et d’en relancer l’activité. Pour ce faire, ils avaient racheté des terres qui jouxtaient l’atelier de Heemeyer. Il a engagé une lutte contre ce groupe, mais aussi contre la mairie, la police et les pouvoirs publics de l’État du Colorado. L’autre source principale d’inspiration de ce sujet est la nouvelle « Michael Kohlhaas »,
de Heinrich von Kleist, qui dans sa première partie semble venir en miroir de l’histoire de Heemeyer.

Le pouvoir absolu est ici figuré par le discours implacable de la justice qui ne laisse aucune plage de silence dans laquelle le justiciable puisse trouver une brèche afin de se défendre. Tout est réglé d’avance aussi bien l’appel pour la compensation financière au début que le jugement qui déclare Kolia coupable du meurtre de sa femme. Mais ce qui différentie le film de la thèse de Hobbes, c’est la place accordée à la religion, elle domine le pouvoir temporel, certes le pouvoir politique s’avère puissant mais il est particulièrement grotesque.

Face à la toute puissance des pouvoirs politique et religieux, l’homme russe ne peut opposer que peu de choses. Mais certaines sont inatteignables au Léviathan, les faiblesses humaines, la vodka, l’amour et le sens de l’humour. En cela les plans montrant le beau visage de Lylia sont révélateurs. La place qu’occupe ce personnage est essentielle dans le film. La comédienne jouait déjà dans le film précédent de Zvyagintsev, qui a écrit le rôle de Lylia spécialement pour elle. Elle aime son mari, le soutient. Et elle aime également Dimitri.

A plusieurs reprises dans le film, le cinéaste introduit des séquences dominées par l’humour : le triptyque de photos dans le taxi (à la série d’images pieuses, répondent une série de photos de pin-ups) et surtout le moment où pendant le pique-nique ils vont s’amuser avec des fusils (des assez gros calibres en plus) en tirant sur des grands portraits des chefs d’Etat soviétiques et russes. Mais la série de portraits évite la représentation de présidents plus récents, à l’ étonnement d’un des tireurs concernant leur absence, la réponse est évidente : « on manque de recul historique » !.

La vodka est d’un grand recours pour l’homme russe, et cela quelque soit le rang qu’il occupe, à l’exception notable des popes. Au cours d’une des soirées arrosées, Kolia, lorsqu’il aura perdu ses illusions quant à la possibilité de gagner face au maire et à ses méthodes, va se rendre dans une ancienne église délabrée, le dôme à ciel ouvert, les peintures délavées (contrairement à la nouvelle église) ces plans sont filmées de telle manière qu’il s’en dégage une émotion très étrange, très mystérieuse, comme s’il touchait au sacré.
Le film se terminera presque de la même manière qu’il a commencé, avec quasiment les mêmes plans : les plans de la plage sur la mer de Barents, le squelette de ce monstre aquatique reposant sur la grève, avec en contrepoint la magnifique musique de Philippe Glass. Ces plans sont sans concession quant à la responsabilité juridique, politique et morale des actes commis, avec la complicité sans équivoque de l’Eglise russe.

Certes, l’histoire se déroule en Russie, les protagonistes sont russes, les lieux,… Mais Zvyaginstev dépasse ces considérations pour en faire un film universel, questionnant la place de l’homme du XIXème siècle face à tous les pouvoirs.

Il s’inscrit dans les pas de cinéastes comme Andreï Tarkovski dans les années 60 à 80 et Alexandre Sokurov à partir des années 80.

Christian Szafraniak