Les idées et le système

De manière logique, « L’homme qui tua Don Quichotte », arlésienne cinématographique de plus de vingt ans enfin mis en boîte et diffusée sur nos écrans, est marquée par ses années de galère qui ne sont plus à présenter. Refonte totale du scénario et changement de casting sont au rendez-vous d’un film profondément marqué par son auteur, Terry Gilliam. Car il est difficile, à la fois de ne pas voir un peu du cinéaste dans ses personnages principaux mais aussi un peu de son oeuvre dans les thématiques abordées.

Pourtant, dès les premières minutes, difficile de reconnaître la patte du metteur en scène de « Brazil ». Les séquences sont filmées de manière assez classiques et l’histoire reste très terre à terre. Et puis, les angles de caméra changent, les idées visuelles surgissent au détour de détails du quotidien et l’irréel se dilue dans le rationnel sans que nous puissions réellement comprendre ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas. C’est sans doute là, à la fois la meilleure idée du film mais aussi la plus mauvaise.

Ce côté immersif qui nous plonge dans la folie du personnage principal rend un hommage intéressant à l’oeuvre originale et perturbe nos repères, un des propres de l’art visuel. Mais à force de les perturber et aussi à cause d’une longueur assez conséquente, le film s’essouffle dangereusement dans des scènes chaotiques où le scénario ne sait plus s’il doit s’intéresser à la progression de son cinéaste sur le chemin de la rédemption ou s’il doit aller plus profond dans le délire psychotique de Don Quichotte. Les deux personnages principaux ne cessent de se voler la vedette et on finit par ne plus s’intéresser qu’à l’une ou l’autre intrigue sans réellement éprouver d’empathie pour l’ensemble.

Mais la dernière demi-heure vient rehausser le niveau. Dans un tourbillon d’opulence graphique, Gilliam livre une charge sévère contre un monde du cinéma qui écrase et modifie à sa guise les désirs créatifs de ses poulains. Reflet de ce que le cinéaste a pu vivre dans son chemin de croix qui a enfin accouché de ce film, cette partie du film est assez touchante en ce sens qu’elle réunit enfin ces deux destins radicalement opposés dans un final certes un peu abrupt mais où le créateur ne fait plus qu’un avec sa créature, où le cinéaste fusionne avec son oeuvre.
Un film important donc, dans la carrière de Gilliam, par ses thématiques fortes mais aussi à cause de son passif. Mais à trop vouloir en faire, le film perd parfois son public dans des niveaux de lecture trop nombreux.

Cyprien Pleuvret-Landy