Crimes, délits et châtiment

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Inlassable scénariste et réalisateur depuis prés de 50 ans, Woody est devenu le cinéaste dont on attend chaque année la nouvelle production, rendez-vous incontournables de nombreux journalistes, critiques de cinéma, cinéphiles de tous âges, philosophes et psychanalystes bien entedu…. Et c’est ainsi qu’il en arrive à sa cinquantième réalisation (si l’on prend en compte ses incursions dans le monde télévisuel ou celui ds formats courts) ou à son quarante cinquième long métrage.

Le dernier opus allenien est prêt depuis un moment déjà, puisqu’il occupa les écrans cannois lors de l’édition 2016 (mais Hors compétition, comme il se doit avec lui) et que depuis il oeuvre sur d’autres travaux : une série pour la télévision en six épisodes (produite pour Amazon Studios!) et un film pour le cinéma dont, si le titre n’est pas encore connu, le casting lui l’est : et il risque encore de nous surprendre, puisque l’on y retrouve les comédiennes Kristen Steward ou Blake Lively (connue par la série « Gossip girl »)et les comédiens Jesse Eissenberg ou Steve Carrell dans les principaux rôles, des comédiens qui n’avaient pas encore eu l’heur de jouer dans ses films.

Dans la cuvée 2015, « L’homme irrationnel », en dehors d’Emma Stone qui figurait dans le générique du précédent « Magic in the moonlight », il ne s’agit que de nouveaux venus, en premier lieu, Joaquim Phoenix, campant savoureusement un professeur de philosophie, déprimé, alcoolique et muté dans une petite université alors qu’il bénéficie d’une certaine renommée (publications) et autorité. Et la rencontre « fortuite » avec une étudiante va l’entraîner à commettre un délit pour lequel il pense ne jamais être mis en cause. C’est bien évidemment l’ombre de Dostoïevski qui plane une nouvelle fois chez Woody Allen, cette ombre l’obsède depuis longtemps : le premier scénario qu’il rédigera seul « Guerre et amour » (197 ) en est déjà fortement imprégné : un paysan russe doté de penchants pour la philosophie qui va entreprendre avec son amie d’assassiner Napoleon. Mais comme il l’évoque lui-même : « Je m’intéressais à la philosophie sans savoir que je m’y intéressais. J’y ai mordu tout de suite. , et le fait que Harlene (sa première femme) étudiait la philosphie me stimulait beaucoup. Pas suffisamment pour que je mette à l’étudier , mais au cours de mes lectures, chaque fois que je tombais sur un passage philsophique, ça m’intéressait particulièrement. (in Entretiens avec Woody Allen, d’Eric Lax, éditions Plon 2007).

Dans un autre entretien (réalisé en novembre 1988) toujours dans ce même ouvrage, à l’évocation des critiques littéraires, Woody Allen cite d’emblée des ouvrages évoquant Dostoïevski ou Tolstoï, « Il y a de grands universitaires. William Barrett en est un autre. Son Irrationnal man est un classique. Il saitt mettre un sujet à la portée de tout le monde, tant et si bien qu’un crétin comme moi peut le comprendre. » Cet ouvrage de 1958 porte le titre complet suivant : « Irrationnal Man. A Study in Existential Philosophy. » dont il ne semble pas y avoir d’édition française. C’est dire que l’intérêt du réalisateur à la fois pour Dostoïevski et pour la philosophie n’est guère récent et qu’il est pour le moins récurrent dans la mesure où ce background sourd en permanence dans son oeuvre. Au point de reprendre le titre d’un livre de philosophie pour celui d’un de ses films. Et que les philosophes figurant dans l’ouvrage de Barrette (Kierkegaard, Nietzsche, Heidegger ou Sartre) se retrouvent dans le film, notamment lors des cours assurés par Abe (Joaquin Phoenix).

Ce qui étonne avec ce film, c’est que, contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, c’est une comédie, bien que l’on trouve effectivement tous les éléments cités précédemment, soit dans le scénario, soit dans les situations, soit dans les mots des comédiens. Et le spectateur est captivé dès le premier plan avec l’arrivée en voiture décapotable d’Abe, par un temps splendide, rythmé par une musique allègre, accompagné en voix off des réflexions d’Abe. Le film conservera ce rythme jusqu’à la fin mettant en évidence un détail matériel, un élément lié au hasard, qui mettra un terme à la machination infernale mis en oeuvre dans le film ainsi qu’au film lui-même.

L’on retouve dans ce film la plupar† des obsessions alleniennes (la culpabilité, la faute, la femme, l’amour, le sexe, …). Mais ici c’estun monde sans dieu auquel nous sommes confrontés. Jamais Abe ne va à l’église, ou à la synagogue, jamais nous n’avons la présence de la justice (à une exception notable, le juge assassiné), ni le bras armé de la justice, la police, même si certains veulent ou évoquent l’idée d’aller dénoncer le crime auprès de cette institution. C’est un monde sans dieu, et un monde sans morale. L’homme se retrouve seul à la fin du film. Et s’il y a eu châtiment, il est le fruit du hasard, et non le résultat d’une morale, ou la décision de la justice humaine ou divine.

Woody Allen signe avec « L’homme irrationnel » une belle comédie lumineuse (l’apport de Darius Khondji, chef opérateur attitré depuis quelques année, n’y est pas pour rien) et sombre.

 

Christian Szafraniak