Les risques du métier

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En novembre 1990 sortait sur les écrans français le premier long métrage d’un cinéaste âgé de 35 ans, Christian Vincent, auteur de trois courts métrages dont le premier en 1983 fort remarqué « Il ne faut jurer de rien », prix du meilleur scénario au festival de Clermont-Ferrand. Le scénario était signé de Christian Vincent, mais également de Pascale Ferran et Philippe Le Guay, deux scénaristes et réalisateurs qui débuteront pratiquement en même temps dans les années quatre vingt dix et qui sont devenus les meilleurs représentants d’un certain cinéma français, d’un cinéma d’auteur que l’on a qualifié de « cinéma du milieu ».
Ce premier long métrage « La discrète », au générique duquel figurait Fabrice Luchini, fut plus qu’un coup d’essai pour le réalisateur, puisqu’il obtint 3 César (dont le meilleur scénario), une nomination aux César pour Luchini et un prix de la presse à Venise.
Vingt cinq après, Christian Vincent signe son dixième long métrage (si l’on prend en compte le téléfilm réalisé en 2013 « Les complices » d’après George Simenon). Ce téléfilm fut tourné dans la région Nord Pas de Calais et partiellement à Saint-Omer. D’où l’envie du réalisateur de revenir dans la région pour tourner ce film, dont la préparation fut effectuée en région parisienne, au tribunal de Bobigny, tribunal dans lequel Vincent suivit l’activité dans les moindres détails, s’assurant ainsi une crédibilité au niveau des faits et gestes se produisant au sein de ce lieu. Ne lui restait plus qu’à trouver son sujet : « L’histoire est venue simplement, naturellement, de la personnalité du magistrat. J’imaginais un Président de Cour d’Assises proche de la retraite. Un homme respecté et craint au Palais de Justice, mais méprisé et ignoré à son domicile. (…) J’imaginais donc un homme amer, peu enclin à la jouissance. Un homme qui, une seule fois dans sa vie, était tombé amoureux d’une femme. C’était cinq ou six ans auparavant. Un accident l’avait plongé dans le coma. En se réveillant, un visage de femme était penché sur lui. Ça avait été une illumination. Or, voici que cette femme réapparaît dans sa vie. Elle est jurée d’un procès dont il va diriger les débats. Il va devoir vivre à ses côtés pendant quelques jours… » (extrait du dossier de presse du film).

Restait à trouver l’actrice qui tiendrait ce rôle face à Luchini. Lors de l’écriture du scénario, Christian Vincent suivait avec intérêt la troisième série de « Borgen » sur Arte, dont l’héroïne était campé avec énergie et intelligence par une actrice danoise, Sidse Babett Knudsen, dont la carrière fut pendant un certain temps danoise, même si elle fut présente dans le pilote de « Dogville » de Lars von Trier (2003) ou dans « After the wedding » de Suzanne Bier (2006). La série « Borgen » tournée de 2010 à 2013 lui permit une ouverture plus internationale, avec par exemple le film « Duke of Burgundy » en 2014 et en 2016 elle est au générique d’un film de Ron Howard « Inferno ». Mais il se trouve que cette comédienne maîtrise la langue française. C’est ce qui lui permit de tenir le rôle d’un médecin du CHR de Lille.
Le de Christian Vincent alterne les moments liés au procès proprement dit, nous assisterons à la quasi-intégralité du procès de l’accusé, des plaidoiries des avocats aux délibérations des jurés et ceux hors de ce lieu-clos dans l’hôtel dans lequel réside le juge, le bar, le restaurant où il retrouve la jurée dont il est toujours amoureux. D’un côté, nous suivrons le procès sous le regard du juge, d’un juge qui semble las et aigri et de l’autre nous assistons à ces moments plus passionnels, du côté de la vie, d’autant que la jurée l’avait opérée et sauvée. Mais ces moments ne sont pas suffisants pour compenser l’autre versant du film. Certes, les acteurs sont fort convaincants, et qui ne tomberait pas amoureux de Sidse Babett Knudsen. Et le juge de Saint-Omer convainquit les jurés du festival de Venise, puisqu’il fut condamné à recevoir le prix du meilleur acteur (et Christian Vincent celui du meilleur scénariste). On sent bien le plaisir du réalisateur à diriger ses comédiens, mais pour le spectateur, le plaisir s’arrête là, dans la mesure où l’on ne se passionne guère pour la partie « justice » à proprement dit, qui reste un peu trop descriptive et dont on ne mesure pas vraiment les enjeux.

Christian Szafraniak