Voyage au bout de l'enfer

397251

Ici l’enfer est vert, c’est celui de la forêt d’Amazonie. Il l’a été également pour certains des personnages dépeints dans le nouveau film de Ciro Guerra « L’étreinte du serpent » mais également pour l’équipe de réalisation du film. Pour cette raison, c’est avec impatience que l’on attend le making of, s’il sera bien présent lors de sa sortie en vidéo d’ici quelques mois.

Avant d’entreprendre cette aventure, le réalisateur avait déjà achevé deux longs métrages : le premier, « L’ombre de Bogota », en 2002, à l’âge de vingt un ans, alors qu’il sortait de l’école de cinéma de Colombie ; sélectionné dans près de quatre vingt festivals (dont Locarno, Pesaro, Rio, Tribecca) ; le second « Les voyages du vent » fut sélectionné dans la section “Un certain regard” lors de l’édition 2009 du Festival de Cannes. Ce dernier est considéré comme l’une des oeuvres les plus importantes du cinéma colombien par certaines revues de cinéma.

Afin de mener à bien ses projets, Guerra, avec l’aide de Cristina Gallego, a fondé sa propre société de production « Ciudad lunar », société qui a produit les trois premiers films de Guerra mais également d’autres projets dont le quatrième long métrage de Guerra « Pajaros de verano » qui doit être tourné courant 2016.
Le scénario fut un travail de long haleine, quatre années furent nécessaires, aidé la dernière année d’un co-scénariste français, Jacques Toulemonde afin de lui donner une couleur plus « occidentale ».

Les projets traitant de l’Amazonie ne sont guère nombreux dans l’histoire du cinéma et certains ont entraîné des tournages « mouvementés », il en a été ainsi de l’Aguirre de Werner Herzog. C’est le premier film dont le personnage principal est un indien et narré du point de vue de civilisations aujourd’hui perdues.

Les intentions du réalisateur révèlent l’ambition de son projet : « Quand je regardais une carte de mon pays, je ressentais un profond sentiment de désarroi. La moitié du territoire était une terre inconnue, un océan vert dont je ne savais rien. L’Amazonie, ce territoire insondable que l’on réduit bêtement à de simples concepts : la cocaïne, la drogue, les Indiens, les rivières, la guerre. Cet immense espace ne comprend vraiment rien d’autre ? Pas de culture, pas d’histoire ?  Certains hommes y sont parvenus. Les explorateurs ont raconté leur propre histoire, pas les Indiens. Une terre de la taille d’un continent jamais montrée par notre cinéma. Le cinéma peut la faire revivre ».

Guerra bâtit une co-production internationale, sélectionné une équipe de techniciens également en provenance de nombreux pays, majoritairement ceux traversés par le fleuve Amazone et choisit des comédiens de plusieurs nationalités, mais principalement des autochtones. Le tournage fut une véritable odyssée, d’une durée de sept semaines, rien d’exceptionnel dans sa durée, mais bien davantage dans les difficultés rencontrées au point de faire douter le réalisateur de la faisabilité de son expédition cinématographique.
Mais le résultat est là et bien là. Afin de restituer le caractère majestueux des paysages traversés, les prises de vue ont été effectuées en format super 35 mm, format proche du cinémascope, avec une définition de l’image supérieure. De surcroît, le film est tourné en noir et blanc, rendant davantage encore l’étrangeté des lieux traversés.

Le film mêle les époques : celle de deux explorateurs blancs et d’un chaman, dernier survivant de son peuple, à quarante années de distances, les deux histoires s’entremêlant d’une manière souterraine et non rationnelle. Il repose sur les découvertes d’un ethnologue allemand, Theodor Koch-Grünberg et du biologiste américain Richard Evans Shultes. Dans son journal, l’ethnologue allemand notait : « En ce moment précis, il m’est impossible de savoir , cher lecteur, si la jungle sans fin a amorcé en moi le processus qu’en a conduit tant d’autres qui se sont aventurés jusqu’ici, à la folie la plus totale et inexorable… » Guera parvient à suggérer la folie qui s’empare des protagonistes blancs tant par le jeu des comédiens que par l’utilisation des lumières, de l’espace et de la perte de la notion du temps qui s’immisce progressivement et invariablement chez les scientifiques. En passant, Guerra évoque également les ravages réalisés par la colonisation des occupants blancs, des prédateurs des ressources naturelles (le caoutchouc prioritairement), des colonisateurs des lieux, des coutumes et des âmes, des individus capables de mettre à mal une civilisation, voire de la faire disparaître. Et grâce au cinéma, il est possible le temps d’une projection d’en ressusciter la beauté.

Christian Szafraniak.