L’ethnologue et le bourreau

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Avec « Le temps des aveux », Régis Wargnier, son réalisateur, revient en Asie du Sud-Est vingt-deux ans après y avoir tourné « Indochine » (oscar du meilleur film étranger en 1993). Attention, ceci n’est pas la suite du précédent. Le cinéaste survolait alors l’Indochine coloniale des années trente aux années soixante-dix. Cette histoire a pour cadre le Cambodge de 1971, période de guerre civile, prélude à la prise du pouvoir par les Khmers rouges et à la terreur qui s’ensuivit de 1975 à 1979. « Indochine » se caractérisait par son romanesque et ses envolées lyriques, celui-ci, même s’il utilise les ressorts de la fiction, se concentre davantage sur les rapports complexes entre deux individus, un prisonnier (François Bizot, l’ethnologue) de l’autre, le futur directeur du centre de détention, Kang Kek Ieu, dit Duch, tristement célèbre pour ses tortures au camp S-21 (endroit dont personne ne sortit vivant et qui fit environ treize mille victimes). François Bizot, par deux fois, aura la vie sauve grâce à Duch. Pour quelles raisons ? La question reste jusqu’ici en suspens.

Adapté du « Portail » livre témoignage dans lequel le héros relate sa captivité et sa relation avec Duch. Deux hommes qui, sur une vingtaine d’années, se seront côtoyés, quatre mois lors de l’emprisonnement de François Bizot dans la forêt angkorienne, quatre jours à l’ambassade de France à Phnom Penh assiégée par les Khmers rouges en 1975 et quatre heures à la chambre extraordinaire des tribunaux cambodgiens dans les années quatre-vingt dix. Duch eu le culot de demander à « son ami français » d’être témoin à décharge lors de son procès; les liens tissés entre eux n’étant pas forcément ce que l’on pourrait croire.

La grande force de ce long-métrage réside dans la sobriété de son traitement. Tourné dans sa continuité, il ne comporte aucune musique et ne se sent pas obligé d’humaniser les bourreaux. Ainsi, le dictateur Pol Pot, par exemple, apparaît lors du procès du journaliste comme un personnage ambivalent, faisant preuve parfois d’un humour très noir. Chaque personnage de cette histoire semble plein de contradictions. L’ultime confrontation entre Bizot et Duch révélera enfin leurs liens véritables. Difficile de ne pas se référer au syndrome de Stockholm, même si celui-ci est inversé : c’est plutôt le bourreau qui éprouve de l’empathie envers sa victime et non pas le contraire.

Raphaël Personnaz abandonne ici ses traditionnels rôles de jeune premier pour camper celui d’un personnage plus complexe. Face à lui, Kompheak Phœung incarne Duch avec justesse. A noter que ce dernier, comédien de théâtre dans le civil, fut le traducteur du militant cambodgien à la cour pénale internationale qui l’a condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour meurtres, tortures, viols et crimes contre l’Humanité en 2012.

« Le temps des aveux » est un film à découvrir essentiellement pour assister à la confrontation entre ses deux personnages principaux (notons également la parfaite composition d’Olivier Gourmet dans le rôle du consul de France à Phnom Penh). Le dernier opus de Régis Wargnier a des qualités de réalisme qu’il faut souligner. C’est un témoignage poignant sur l’une des plus grandes tragédies du vingtième siècle, le génocide perpétré par les Khmers rouges entre 1975 et 1979 et qui coûta la vie à pas moins d’un quart de la population cambodgienne.

François CAPPELLIEZ