Au commencement était le Verbe...

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Comment naissent les films ? Le processus de révélation et/ou de gestation d’un film sont multiples et sont aussi différentes que les univers des cinéastes. La plus habituelle réside dans l’adaptation d’ouvrages littéraires. Mais tel n’est pas le cas pour Bouli Lanners. Chez lui l’image prime. Son cinéma le prouve, mais également sa peinture. Moins connu pour cette autre activité, il est passé par l’Académie des Beaux-Arts de Liège et il a, à son actif, un certain nombre d’expositions. Et actif, Bouli Lanners l’est : non seulement, il réalise ( 4 longs et 6 courts) mais il fait l’acteur. Et pas uniquement occasionnellement, Bouli Lanners est assez demandé par ses collègues ( trois films en 2014, deux en 2015, et trois déjà pour 2016 dont le sien).

Son quatrième long (après les remarqués « Ultranova » en 2005, « Eldorado » en 2008 et « Les Géants » en 2011, chacun de ses films remportant des prix. Et après Berlin pour le premier, c’est à Cannes que sont sélectionnés les deux suivants) devrait suivre les pas des prédécesseurs, dans la mesure où il est inscrit pour l’actuelle édition du festival de Berlin.
Chez Bouli Lanners, ce sont les images qui priment. « Une image, juste une image que j’ai pu voir grâce au train de nuit Toulouse-Paris dans lequel je ne dormais pas. Une espèce de rampe de lancement en béton qui traversait la plaine sur des kilomètres.(1) Je ne savais pas ce que c’était, j’avais l’impression que c’était un aqueduc. J’ai repéré le nom des gares que je traversais, j’y suis retourné. Et voilà. A partir de cette image, j’ai eu envie d’écrire l’histoire de deux personnages très marginalisés socialement, extrêmement fragiles et qui errent en suivant une trajectoire rectiligne, échappant ainsi à toute logique géographique classique. » Ces extraits du dossier de presse du film sont révélateurs de la manière dont naît son cinéma et de la manière dont il travaille. Il assure quasiment seul le travail de repérages, il sélectionne les lieux, les endroits en les parcourant avec son viseur (bloqué sur le format scope depuis qu’il est passé à la réalisation) avant de penser histoire, scénario, personnages. Son cinéma ne s’inscrit pas dans le cinéma majoritaire européen, narratif, psychologique, naturaliste. Le sien ne l’est pas : il est visuel, physique, charnel, mais également réflexif, complexe voire métaphysique, notamment avec son dernier opus, avec lequel il semble franchir une nouvelle étape dans son cinéma. Il donne l’impression de s’être affranchi, de se libérer.

Son cinéma travaille constamment l’espace, et pour cette raison il utilise le scope au niveau des formats, ce qui nécessite des paysages d’une certaine dimension. Et la Belgique ne semble plus suffire à son cinéma, il est venu tourné en France son film (dans la Beauce) ne trouvant plus dans son pays de tels espaces. Et au commencement est le paysage, l’espace chez Bouli Lanners et non le verbe ou le dialogue. Les personnages vont venir s’inscrire dans ces paysages. Et pour évacuer les références sociétales, tout est annoncé dans la première séquence, ensuite le cinéaste ne s’intéressent plus qu’à ses personnages, leurs préoccupations physiques et morales. Un cinéma aux antipodes des frères Dardenne, alors que tout comme eux il vit près de Liège.

Et le nom de ses personnages ne sont pas innocents : Cochise, Jésus… Deux références essentielles de ce film : le western, la religion ; ce n’est pas nouveau chez lui, son second film s’intitule « Eldorado ». Mais ici elles acquièrent une place plus importante.
Acteur lui-même, il ne négligeable pas cet aspect du cinéma, bien au contraire. Et il est accompagné d’acteurs de grand talent, voire exceptionnels : Albert Dupontel dans le rôle de Cochise, qui dispute avec Lanners les premiers rôles. Mais à côté d’eux, il a réuni un casting plutôt singulier mais au final des plus convaincants : Philippe Rebbot en Jésus, Suzanne Clément (une habituée des films de Xavier Dolan), mais surtout Michael Lonsdale (dont on connaît l’intérêt pour les questions spirituelles) et Max von Sydow (qui après la période Bergman entrepris une carrière américaine depuis « L’exorciste » en 1973). Il accepta immédiatement la proposition du cinéaste belge dont le tournage se plaça entre « Star Wars.VII » et « Games of Thrones » !
Sans conteste un des meilleurs films de ce début d’année 2016.

Christian Szafraniak