Les Nouveaux Sauvages, lorsque le vase déborde.

znrelatos

Si tous les jeunes prodiges pouvaient être révélés par leurs pères spirituels en personne, le cinéma se porterait bien mieux. Faux hommages, critiques faiblardes, les exemples sont nombreux dans l’art d’utiliser un nom. Pourtant, ne vous fiez pas à l’affiche, Les Nouveaux Sauvages n’a de Pedro Almodovar que le dialecte. Le nouveau fil de Damian Szifron (Tiempo de valientes, El fondo del mar), argentin d’origine, est dans un tout autre esprit.

Le film s’articule en six sketchs poignants qui nous tiennent en haleine, jusqu’à l’explosion finale qui laisse bouche bée.

Parmi eux, l’occasion remarquable de retrouver des acteurs tels que Ricardo Darin que nous avions pu voir dans Hipotesis de Hernan Goldfrid l’année dernière ou encore Leonardo Sbaraglia, surtout connu en France pour son rôle d’El Nene dans Vies Brulées de Marcelo Piñeyro.

Bien loin de tout ça, Damian Szifron joue les premiers de la classe (lui qui était “jeune prodige” et donc très attendu au tournant) de ce cinéma peu connu.

Si le mot “jouissif” trouve sa place sur l’affiche française du film, ce n’est pas un hasard car Les Nouveaux Sauvages c’est beaucoup de vengeance, parfois exagérée, mais tellement salvatrice.

C’est celle d’un “chien que l’on enferme dans une cage et à qui on donne des coups de bâton” pour reprendre les termes du réalisateur. Chaque sketch a ce petit quelque chose de mordant justement, comme un échappatoire interdit dans nos vies quotidiennes mais qui prendra très volontiers place au cinéma.

Mais il ne s’agit pas de montrer des courts métrages ou des mini séries comme celles qui prolifèrent sur internet, en partageant avec “humour” ce qui doit être fait dans telle ou telle situation.

Ici, la caméra est fixée aux vitres, elle contemple passivement la montée de haine et le spectacle macabre des corps déchaînés. C’est surtout des situations loquaces et les luttes des uns et des autres à l’intérieur de celles-ci que cherche à montrer Szifron.

Tout vole en éclats : verre, acier, pièce montée, dignité.

C’est toute la fureur et la violence refoulée qui éclate en mille morceaux dans des scènettes quotidiennes qui se transforment en chaos extraordinaire. Chez Szifron, quand la goutte d’eau fait déborder le vase, on jette le vase avec fracas.

Du premier sketch très drôle (bien qu’il s’agisse d’un rire jaune) au très marquant avant-dernier qui dénonce la cupidité et les scrupules inexistants d’une famille de la haute, le film fait passer du rire au questionnement intense avec une rapidité déconcertante. Car quand le propos est plus réservé, moins dénonciateur, c’est l’action et par extension le jeu d’acteurs tous plus authentiques les uns que les autres qui éblouit.

D’un point de vue esthétique, on peut constater une réelle recherche autour de la composition des plans, parfois très élaborés et mélangeant des techniques plaisantes à voir dans une “comédie” comme par exemple des plans à la go pro ou un plan fixe où un avion de ligne vous fonce littéralement dessus, une sensation vraiment unique bien que peu s’en souviennent en général.

En résumé, un film très drôle mais aussi très étudié (il ne s’agit pas uniquement pour X de se venger de Y) comportant à la fois des vérités écœurantes et leurs réponses jouissives, une lutte animale, un baroud d’honneur face à la domination oppressante d’une société consumériste et répressive qui trouvera idéalement ses maîtres chanteurs dans un casting tout frais. Que demander de plus ? Que mas quieres ?

Virgile Lambeaux