Les chemins de traverse

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Bonne nouvelle pour les orphelins du Pascal Thomas des origines : Pascal Rabaté a repris le flambeau du chantre des voies vicinales. Comme jadis le Poitevin, avant de sombrer dans le culte de la vieille dame indigne anglaise, Agatha Christie, l’Angevin est en train de construire une œuvre pétrie d’humanité et d’ironie. Loin de la bouse frelatée de «L’amour est dans le pré», à des années-lumière des poulaillers périurbains, il nous trace un portrait juste et fidèle d’une France des routes départementales et des zones pavillonnaires. Là, où d’autres, moins inspirés, auraient chargé le trait, manié le sarcasme, lui avec une tendresse infinie laisse à chacun de ses personnages le soin de défendre sa cause. L’amour du cinéma transalpin comme guide, celui de l’âge d’or de la comédie à l’Italienne, scénarisée par le duo Age et Scarpelli et mise en images par les Scola, Risi et Monicelli, allié à un sens du détail qui prend sa source chez Jacques Tati et se prolonge dans le travail de Jérôme Deschamps permet d’offrir au public ce petit bijou fragile mais éternel.

Nous avions quitté notre maestro, il y a trois ans déjà, à l’issue d’une symphonie luxuriante, « Ni à vendre, ni à louer », nous le retrouvons aujourd’hui pour une histoire plus intime. L’arbre a été élagué : le réalisateur s’étend dorénavant davantage sur ses personnages principaux. La part belle est offerte à un Sami Bouajila que l’on savait depuis sa rencontre avec Pierre Salvatori parfaitement capable d’assumer la fantaisie qu’il a en lui et à une Isabelle Carré, grande comédienne s’il en est, qui possède ce don précieux d’être à chaque apparition toujours la même et pleinement différente. Resserrer l’intrigue ne veut pas dire cependant transformer l’entourage en simples figures de carton-pâte. Une scène et tout un univers se fait jour. Zinedine Soualem, en frère neurasthénique, est bouleversant de vérité, Daniel Prévost, poursuivant l’aventure entamée avec « les petits ruisseaux », campe un émigré de la première génération qui semble dialoguer avec le père de Sara Forestier dans « le Nom des Gens », interprété d’ailleurs par un certain… Zinedine Soualem ! Car la grande force de Pascal Rabaté est de faire d’une  micro histoire les racines d’un possible long métrage à venir.

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Et dans cet univers où chaque détail participe à une chorégraphie subtile (du rond-point improbable au simple banc de musculation), les personnages interagissent, évoluent dans l’espace et se cherchent. Tout est fragile, sujet à caution, personne ne détient ni le monopole du cœur, ni le pouvoir de modifier à lui seul son propre destin. Dans cette quête de soi permanente, la routine est une rouille et le dépassement de soi ne peut exister qu’à travers le regard de l’autre, de l’être aimé. Pour l’auteur de cette fable moderne, point de doute, l’Homme est un animal social. Il ne se meut, se dépasse parfois qu’en fonction des aspirations de ceux qui l’entourent. Pas de surhomme nietzschéen ici mais une volonté de prendre sa place dans une communauté, fraternelle si possible. «Du goudron et des plumes» s’inscrit dans une tradition typiquement française, celle d’un cinéma populaire qui rejette le cynisme et croit aux valeurs du vivre ensemble. Adhérez à cette profession de foi envers l’humain, vous en ressortirez grandi.

 

REGIS DULAS