Les amours interdites

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Etrange destin que celui de « Suite française », le roman d’Irène Nemirovsky.

Une publication posthume soixante années après sa rédaction – sa fille mit longtemps en effet à ouvrir ce qu’elle prenait pour les carnets intimes de sa mère qui y avait rédigé, avant son arrestation en juillet 1942, les deux premiers volets d’un roman qui devait en comporter cinq, « Tempête en juin » et « Dolce.

Un Prix Renaudot en 2004 – Fort de cette distinction, le livre va connaître un succès international.

Une première adaptation en janvier 2015 avec le roman graphique d’Emmanuel Moynot. Dessinateur et scénariste français, il s’empare du premier volet « Tempête en juin » et donne ainsi corps aux personnages du roman.

La sortie à peine trois mois plus tard dans les salles françaises de son adaptation cinématographique que l’on doit au réalisateur Saul Dibb.

 

Dès 2007 TF1 audiovisuel a acquis les droits d’adaptation de « Suite française ». C’est par le regard d’une femme, celui de Lucile Angellier (Michelle Williams), que le spectateur avance dans l’histoire qui se déroule en France, en 1940. Lucile, qui mène une existence soumise sous l’œil inquisiteur de sa belle-mère (Kristin Scott Thomas), finira par succomber aux charmes du lieutenant allemand Bruno von Falk.

Les producteurs ont confié la réalisation à un cinéaste anglais, Saul Dibb. Il est notamment connu  pour « The Duchess », l’adaptation d’un roman écrit déjà par une femme pour lequel il reçut de nombreux Prix dont un Oscar en 2008. .

Doté d’un budget confortable grâce à une co-production franco-anglo-belge, Saul Dibb s’est attaché à une préparation minutieuse de tous les volets de sa réalisation. Il prévoit différents lieux de tournage et s’applique à trouver un village qui ne soit pas trop touché par la modernité. C’est ainsi qu’il tournera une partie en Belgique dans une petite ville qui n’a pas subi de modifications architecturales. Il prévoit une reconstitution précise tant pour les décors que pour les costumes ; il tourne en trente-cinq mm, au point de rechercher exclusivement les stocks de pellicules Fuji encore disponibles en Europe.

Et c’est là que le bât blesse. A vouloir trop « faire époque », cela en devient artificiel, trop fabriqué, comme si les coutures du vêtement étaient apparentes. A la direction d’acteurs, Saul Dibb privilégie les cadres, la lumière, la composition de ses plans. Certes il fut chef opérateur avant de passer à la mise en scène Et cela se sent, cela se voit.

Le film est tourné en langue anglaise. Si la production signe ici la volonté d’une distribution internationale, ce choix de la V.O. ne s’avère pas pertinent. Pire, il est source d’invraisemblances. Les officiers allemands parlent allemand mais s’expriment en anglais quand ils s’adressent aux Français. Ces derniers-mêmes utilisent la langue de Shakespeare alors que leurs affiches sont rédigées en français. C’est comme si la coproduction avait pesé plus que la réalisation.

Kristin Scott Thomas dans le rôle de Madame Angellier est parfaite en belle-mère autoritaire ; Matthias Schoenaerts est très convaincant en officier allemand ; Michelle Williams est charmante. Même Lambert Wilson est impeccable en maire obséquieux. Mais ce casting international, plutôt judicieux, ne sauve malheureusement pas le film.

A ce jour, la meilleure adaptation d’un roman d’Irène Némirovsky reste le « David Golder » mis en scène par Julien Duvivier et interprété par l’immense Harry Baur. Le dernier ouvrage de cette grande auteure mérite une véritable « suite française ».

Christian Szafraniak