Dieu est amour

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De prime abord, on pourrait qualifier Jaco van Dormael de cinéaste rare : quatre longs métrages en 24 ans, depuis le coup d’éclat de sa caméra d’or en 1991 avec « Toto le héros » en passant par « Le huitième jour » en 1996 et « Mr Nobody » en 2009. Mais si l’on y regarde de plus près, son activité est incessante : cinq courts métrages réalisés entre les longs depuis 1980, plusieurs documentaires, et un film plus collectif « Kiss and cry » avec la chorégraphe Michèle Anne De Mey ou encore le romancier Thomas Gunzig en 2011. Outre son activité cinématographique, il s’intéresse au théâtre depuis 1979 et depuis peu à l’opéra, en 2012 il met en scène une oeuvre de César Franck « Stradella ».

Et c’est au cours de l’expérience collective « Kiss and cry » qu’il rencontre le romancier bruxellois Thomas Gunzig dont l’univers n’est pas sans rappeler celui de Jaco van Dormael, auteur d’une dizaine d’ouvrages (le dernier publié est « Manuel de survie à l’usage des incapables » en 2015.

Ensemble, Jaco et Thomas vont créer cet objet qu’est « Le tout nouveau testament » avec comme élément de départ celui que Dieu existe et qu ‘il vit à Bruxelles. Mais contrairement à celui des Evangiles, de la Bible, celui-ci est un salaud. Il vit avec sa femme et sa fille, le fils de Dieu n’ayant plus qu’une existence réduite à l’état de statuette. Femme et fille de Dieu vivent sous la tyrannie de ce dernier jusqu’au jour où la fille de Dieu, Ea, prend l’initiative d’entrer dans le bureau de son père et de commettre un acte qui le mettra dans une colère extrême dans la mesure où c’était le secret le mieux gardé de son père : les dates de décès de chacun des habitants de la planète, information qu’elle fera transmettre aux personnes concernées par sms.

Ayant commis cette forfaiture, elle quitte le domicile familial à la recherche de six nouveaux apôtres, sur les conseils de son frère, J.C., afin de compléter les douze existant déjà et de constituer une équipe de dix-huit à l’instar des équipes de base-ball, sport préféré de sa mère.

Le début du film repose sur un lieu clos: l’appartement de Dieu (le bureau de Dieu, réservé à lui seul, la cuisine, le séjour, les chambres, lieux que les divers occupants ne quittent pas : Dieu gère le monde à partir de son ordinateur et s’en contente parfaitement, le fils J.C. devenu une statuette par la force des choses, la femme et la fille par la contrainte. C’est J.C. Qui indiquera à sa soeur la manière dont on peut quitter ces lieux. L’idée est tellement savoureuse qu’il est nécessaire d’en faire la découverte sans connaître le moyen utilisé pour quitter cet enfermement.

A partir du moment où la fille de Dieu, Ea, aura quitté la demeure familiale, elle n’aura de cesse de trouver ses six apôtres, dont le choix est pour le moins farfelu : une belle femme manchote, un obsédé sexuel, un assassin, une femme délaissée par son mari, un petit garçon,… chacun ayant une part de souffrance.

Le film est bien évidemment une fable et emprunte bien des idées aux contes les plus connus : la fuite hors de l’appartement n’est pas sans rappeler Alice aux pays des merveilles, etc… Le film laisse une place importante aux enfants et à l’enfance, comme dans la plupart des films de Jaco van Dormael. Ainsi qu’aux femmes, après une vie consacrée aux tâches ménagères, la femme de Dieu tombera sur l’ordinateur de son mari et prendra ainsi la place de son mari, mais en prenant des décisions un peu différentes de son mari.

Si le film emprunte aux contes populaires, il s’inspire de nombreux films ayant traité ce type de sujet ; mais l’emprunt le plus incongru est celui de « Rêve de singe » de Marco Ferreri ou « Max mon amour », de Naghisa Oshima : l’une des nouvelles apôtres va tomber amoureuse d’un singe. Et c’est Catherine Deneuve à qui il est revenu d’interpréter cette femme apôtre. Malgré le caractère incongru de certaines situations, elle se retrouve par exemple au lit avec son singe, la comédienne accepta sans réserve de tenir un tel

rôle. Elle est accompagnée d’acteurs pour certains très connus du public : Benoît Poelvoorde, François Damiens ou Yolande Moreau et pour d’autres venant du théâtre ou familiers du cinéma de Jaco van Dormael.

Pour réaliser cette fable, le réalisateur mêle l’artisanat le plus élémentaire et les effets spéciaux les plus novateurs et reposant sur de la très haute technologie, les deux parvenant à se marier parfaitement dans son film.

Mais avant tout, le film est une fable où l’humour est son fondement : un humour surréaliste, un humour belge, se permettant toute forme d’incongruités, de transgressions. Et si le film raille, quelquefois sans prendre de gant, la religion catholique, le film parle avant tout d’amour. Et que si le paradis existe, il est sur terre et qu’il faut profiter ici et maintenant de notre terre, des êtres qui la peuplent (les hommes et les animaux), et que rien ne sert d’attendre un hypothétique paradis que l’on nous promet dans un au-delà et qu’il vaut mieux aimer son prochain. Et le tout nouveau testament de Jaco van Dormael est en quelque sorte son Art d’aimer.

Christian Szafraniak