Шах и мат

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Cinq ans après « Love et autres drogues », Edward Zwick revient avec une nouvelle réalisation… et un incontestable changement de style. Après la comédie romantique bas de gamme, le réalisateur américain nous propose un biopic historico-dramatique de qualité. Avec « Le Prodige », il nous raconte l’histoire tragique mais fascinante de Bobby Fischer, champion du monde d’échec en 1972 grâce à sa victoire historique contre Boris Spassky lors du « match du siècle ». Le script de ce récit poignant était au cœur de la « Black List », la fameuse liste noire qui, chaque année, recense les meilleurs scénarios en attente à Hollywood. C’est désormais une bonne chose de faite… « Le Prodige », c’est l’histoire d’un personnage torturé. L’histoire d’un prodige, comme l’indique le titre du film, coincé entre deux superpuissances : les Etats-Unis et l’URSS. En plein milieu de la guerre froide, Bobby Fisher, 29 ans, souhaite devenir champion du monde d’échec. Il le peut et il le sait. Le jeune homme est ambitieux et  il a le talent et la motivation nécessaire pour réussir cet exploit. Ainsi, il peut mettre fin à lui seul à plusieurs années de domination soviétique dans le monde si complexe des échecs. Entraînant une véritable « Fischermania » en passant les obstacles les uns après les autres, le jeune prodige se retrouve peu à peu dans le rôle du pion des Etats-Unis, sacrifié pour la nation, pour la guerre contre le communisme. En effet, si le titre français fait référence à l’incroyable sens stratégique de Fischer et son don évident pour les échecs, le titre original est beaucoup plus élusif. Dans sa version originale, « Le Prodige » devient le Pion Sacrifié (Pawn Sacrifice). Ce nom renvoie à une manœuvre classique des échecs qui consiste à sacrifier un pion pour prendre une pièce plus forte, mais il fait surtout référence à la vie de Fischer qui a sacrifié sa santé mentale pour gagner le championnat du monde au nom de son bloc. Devenu un véritable objet médiatique grâce à son talent, le jeune homme sombre progressivement dans la paranoïa, se retrouvant malgré lui entre le génie et la folie, entre le simple jeu et la guerre.

 

Un film de sport ?

Difficile de classer cette réalisation dans un registre bien spécifique. Même s’il fait bien évidemment partie des long-métrages biographiques, est-il plutôt à ranger dans la catégorie des films sportifs ou plutôt historiques ? Aussi surprenant qu’il n’y parait, Edward Zwick a accordé une grande part des scènes au simple jeu d’échec. Peut-être est-ce là l’origine du choix de ce titre en Français ? La passion et le talent de Bobby Fischer sont parfaitement mis en avant. Et on redécouvre avec plaisir la dimension stratégique du jeu et l’effort de concentration si cher aux échecs. Dans le film, les règles sont vulgarisées. Ainsi, il n’y a pas besoin d’être un aficionado des échecs pour apprécier le « match du siècle ». Ce dernier est d’ailleurs très bien mis en scène. Le réalisateur et ses deux acteurs, Tobey Maguire, dans le rôle de Bobby Fischer, et Liev Schreiber, dans celui de Boris Spassky, offrent aux spectateurs un duel attelant digne d’un combat de boxe. Enormément d’intensité est incrustée dans ce face à face de génie, long mais dynamique. Les échecs deviennent tout à coup palpitants tant l’opposition est énorme, appuyée par le contexte de guerre froide. C’est une guerre d’image : « Le pauvre gosse de Brooklyn contre tout l’Empire Soviétique ». Avec ce match, la troisième guerre mondiale se joue aux échecs, le plateau de jeu comme champ de bataille. C’est alors qu’apparaît la limite de ce long-métrage. Alors… sportif ou historique ? Le match du siècle prend toute son importance dans son contexte. Or, celui-ci demeure bien peu exploité dans la réalisation d’Edward Zwick. En effet, « Le Prodige » ne traite que trop légèrement de l’impact géopolitique qu’il y a pu avoir à travers ce simple match d’échec. On ne retrouve pas assez les enjeux de politique et de propagande qui se cachaient derrière. La guerre froide se jouait sur tous les fronts, celui des médias et des échecs en faisaient bien évidemment partie. Malheureusement, dans le film, trop d’importance est accordée au simple jeu, pas assez à la guerre. Il aurait fallu trouver un juste milieu…

 

Des acteurs en immersion totale

S’il n’y a pas de juste milieu, il y a de justes acteurs. Tobey Maguire et Liev Schreiber, tous deux anciens super-héros (l’un dans « Spider-Man »  et l’autre dans « X-Men Origins »), campent à merveille leurs rôles respectifs. Il faut dire que les acteurs ont été en immersion totale pour parfaire leurs performances. Pour incarner fidèlement le personnage attachant mais dérangé de Bobby Fischer, Tobey Maguire a lu plusieurs livres sur les échecs et s’est entraîné avec des champions américains. Mais surtout, pour mieux saisir la psychologie complexe du génie de Brooklyn, l’acteur a rencontré et discuté avec les proches de ce dernier, mort en 2008. Au final, Tobey Maguire est impressionnant par sa prestation juste et variée : toutes les facettes du personnage sont jouées, du génie à la folie. A quarante ans, l’acteur américain a bien grandi, ajoutant enfin un premier rôle grave et profond à sa filmographie. Pour ce qui est de la prestation de Liev Schreiber, l’interprète de l’impassible Boris Spassky, l’effort a été orienté vers la langue. En effet, l’acteur a dû jouer toutes ses scènes en russe, langue qu’il ne parlait pas avant le tournage. Pour cela, il a suivi un entraînement intensif avec un professeur de langue russe pour répéter ses répliques et avoir le bon accent. Un effort remarqué puisque l’acteur réussit à faire ressortir un certain charisme de son personnage, une personnalité solennelle, accentuant l’opposition de style qu’il y a pu avoir avec Bobby Fischer.

 

Une réalisation portée par son scénario

En ce qui concerne la réalisation purement cinématographique, l’effet n’est (comme on pouvait s’y attendre) pas éblouissant. Il faut dire que le film est principalement porté par son scénario en béton et le jeu de son acteur principal. Au final, le réalisateur américain dresse ici une production biographique plutôt classique. Seule particularité, les effets de caméra sont caractérisés par un grand nombre de gros plans, voire de très gros plans, essentiellement sur les pièces d’échiquier, les figures, les doigts, les yeux,… On retrouve également quelques images d’archives qui apportent davantage à la dimension historique du long-métrage. Plutôt sombre, « Le Prodige » n’offre pas d’atmosphère particulière, mais l’encrage dans les Etats-Unis des années 1960 et 1970 est bien respecté. Enfin, le film surprend par son dynamisme, traditionnellement dissocié des échecs, appuyé par une bande son signée James Newton Howard, habituel compositeur des réalisations d’Edward Zwick. Vous l’aurez compris, « Le Prodige »  ne s’adresse pas à un public en particulier. Peinant à trouver un juste milieu entre sport et histoire, il mêle à la fois scènes d’action et de réflexion, des musiques peu marquantes, des décors ordinaires et une atmosphère changeante. Bref, c’est une production tout ce qu’il y a de plus classique, sans identité véritable. Mais alors pourquoi aller le voir au cinéma ? Parce qu’il s’attarde surtout sur le personnage central, Bobby Fischer, c’est à dire celui que l’on souhaite voir et que l’on veut connaître en allant regarder ce film. C’est le but principal et il est rempli à merveille. A travers un récit attelant, « Le Prodige »  ne propose aucune longueur et garde son fil conducteur du début à la fin des deux  heures. Un contrat parfaitement rempli et une réalisation de qualité à l’arrivée. Echec et Mat.

Antoine Defives