Le double

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Remarqué en France avec « Polytechnique » (2009), c’est surtout avec le film suivant «Incendies » que Denis Villeneuve, cinéaste canadien, attira véritablement l’attention des critiques et du public. Mais étrangement, alors qu’il réalise « Enemy » à la suite d’ « Incendies » en 2011, « Prisoners » tourné en 2013 sortira avant sur les écrans français. Entre ces deux longs métrages), il réalisera également un court métrage portant le titre de « Etude empirique sur l’influence du son sur la persistance rétinienne ».

A la suite d’ «Incendies», alors qu’il contactait un ami producteur avec lequel il désirait travailler, ce dernier lui propose un livre dont il vient d’obtenir les droits « L’autre comme moi » de Saramago («O homem duplicado » publié en 2002 et traduit en langue française en 2005). « En lisant le roman, j’ai éprouvé un puissant sentiment de vertige. Le vertige est toujours associé à mes pires cauchemars, mais il m’attire constamment de manière inexplicable. La perspective d’explorer l’identité d’un être en rapport avec son intimité me passionne. Le regard de Saramago sur les faiblesses humaines et la vulnérabilité de la civilisation est incomparable. Son merveilleux sens de l’humour et son intelligence légendaire m’ont toujours profondément ému. En refermant le livre, j’ai su immédiatement qu’il s’agirait du sujet de mon nouveau film. » On comprend qu’un tel sujet puisse ainsi l’intéresser : un professeur d’Histoire sans histoire découvre en regardant un film banal recommandé par un collègue que l’un des acteurs est son double. Pour parvenir à identifier ce sosie, il loue quantité de films du même producteur et, en même temps, fait une liste qui collige les noms de tous les acteurs mentionnés au générique. Il retrouve ainsi son sosie dans d’autres films et suit sa carrière d’acteur jusqu’à ce que, par recoupements, il découvre le nom du comédien. Il parvient alors à trouver le domicile de l’acteur, se met à l’épier, constate qu’il est marié et cherche enfin à entrer en contact avec lui. Mais cette rencontre enclenche une série d’événements qu’il était loin d’avoir imaginé.

Restait à trouver le comédien capable d’interpréter ce rôle double. Denis Villeneuve et son producteur se sont mis d’accord sur le nom de Jake Gyllenhaal. « C’est non seulement un comédien extrêmement doué, à même d’exprimer toutes les nuances de jeu exigées par ce double rôle, mais il a toujours témoigné de son amour de l’art et du cinéma dans chacun de ses films. « Je recherchais quelqu’un avec qui je puisse m’entendre sur le plan artistique et échanger ». « J’ai découvert chez Jake un être d’une grande intelligence et créativité. Il avait un point de vue magnifique sur les deux personnages. C’est formidable pour un metteur en scène de pouvoir se laisser guider par son acteur principal, plutôt que d’avoir à lui dire quoi faire. J’adore ça ».

L’intérêt du film repose également sur les présences féminines. Elles sont trois. La première, Mary, la petite amie d’Adam, interprétée par Mélanie Laurent. La seconde, l’épouse d’Adam, qui est enceinte, elle est interprétée par Sarah Gadon, jeune comédienne canadienne, révélée notamment dans le film d’un autre Canadien, « Cosmopolis » de David Cronenberg. Et la troisième, la mère d’Adam, rôle confié à Isabelle Rossellini, personnage­clé du film dans la mesure où Adam viendra la voir pour tenter de mieux comprendre la situation. Le film est un thriller érotique et existentiel, dans la lignée de certains films, que ce soit « Faux ­Semblants » (1998) de son compatriote Cronenberg ou encore « Mulholland Drive » réalisé en 2001 par David Lynch en 2001.

Ces films questionnent l’identité de leurs personnages. « On aurait pu faire en sorte que l’un porte la barbe, et l’autre pas, ou encore que l’un parle avec un drôle d’accent, et l’autre pas, mais je pense que cela aurait été parfaitement inintéressant et, d’une certaine façon, à l’encontre de ce qu’on a essayé de faire ». « J’ai pris certaines décisions, assez rapidement, concernant les personnages », poursuit­-il. « Du coup, j’ai pu peu à peu différencier Adam d’Anthony. Je savais qu’il fallait que je tombe amoureux des deux personnages, et que je m’abstienne du moindre jugement à leur égard, même lorsqu’ils sont face à face. Ce qui est intéressant quand on campe deux personnages qui s’affrontent dans la même scène, c’est qu’on fait forcément des comparaisons. ».

La première partie du film, peut-­être la meilleure, repose sur la répétition de gestes, de trajets ou de paroles frôlant la banalité, leur répétition suggère un caractère d’étrangeté. et tant que l’incertitude existe quant à la schizophrénie du personnage, cela fonctionne. Mais à partir du moment où le doute s’évanouit, l’intérêt s’amoindrit, notamment à partir de la scène avec la mère et également par une présence un peu insistance de la forme arachnéenne. Si Denis Villeneuve a construit son film avec une très belle maîtrise de la mise en scène, du montage, de la direction d’acteurs (tout particulièrement avec Jake Gyllenhaal, d’une grande finesse), il aurait pu éviter le recours un peu appuyé à cette symbolique jusqu’au plan final, qui pour surprenant qu’il puisse paraître, n’a  pour fonction que de verrouiller son récit.

CHRISTIAN SZAFRANIAK