Le Bûcher des Vanités

Dans le cadre du cin’estival au métropole de Lille, découvrez ou redécouvrez à partir du 30 juillet le dernier film de Bertrand Tavernier.

21045362_2013093018184854.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Bertrand Tavernier, soixante-douze printemps et toutes ses dents ! Le compatriote de Guignol nous avait un peu, avouons-le, fait peur ses derniers temps. Où était passé le pourfendeur des tares de notre société, le chevalier servant des causes perdues ? Le bon géant à l’âme de Zorro ne mordait plus les basques des puissants. Le trait acéré s’était fait mielleux. Son odyssée  indochinoise à la recherche d’une maternité perçue comme un Graal ultime -« Holy Lola »- nous avait laissé sur le quai, son adaptation poussiéreuse de « La Princesse de Montpensier » n’avait réveillé que de tristes souvenirs scolaires, seul l’épatant « Dans la brume électrique » prouvait que la bête cinématographique bougeait encore.

Le dernier opus de maître Bertrand est donc une divine surprise. Une réalisation parfaite, des dialogues tout en finesse, des répliques, dont certaines, espèrerons-le deviendront cultes. Et pourtant le défi était ardu : adapter  une bande dessinée au cinéma est toujours une entreprise périlleuse. Le cimetière du Septième Art est plein de ces tentatives immolées de mise en image de planches en couleurs.

Découvreur de talents compulsif, notre réalisateur lyonnais avait à l’aube de l’ère giscardienne offert à Thierry Lhermitte et ses petits camarades du Splendid l’occasion de découvrir avec « Que la fête commence » l’ambiance des plateaux. Quatre décennies plus tard, il lui offre enfin un rôle sur mesure, Alexandre Taillard de Worms, ministre des Affaires Étrangères, sorte de clone ultra-vitaminé de Galouzeau de Villepin, ci devant ex Premier ministre de Jacques Chirac ; avec sa mauvaise foi, son bon goût pour les choses futiles, son amour envers Hériclide et les Stabilo, sa façon de faire voler les dossiers à chaque claquement de porte, son mépris, etc.

Gravitant autour du soleil, toute une ménagerie jubilatoire : le bras droit, Niels Arestrup imposant, félin, à la voix douce et monocorde ; et les petites mains : Thierry Frémont lemmings facétieux, connaisseur exclusif du répertoire de Colette Renard, toujours aussi sublime et qui mériterait de grands et beaux rôles à la mesure de son immense talent, Bruno Raffaelli, sociétaire de la maison de Molière, pachyderme morfale à l’univers étriqué, Thomas Chabrol, le fils de Claude, taupe besogneuse, Julie Gayet, la belle Julie Gayet, boa constrictor étouffant ses proies mâles d’une séduction enveloppante et Raphaël Personnaz, souris de laboratoire, éblouissant de justesse, qui se fait jour après jour un nom et une place dans le cinéma français.

« Quai d’Orsay » nous réconcilie avec la comédie de qualité. Nous fait prendre conscience de la futilité de la vie de ces hommes qu’on nomme grands. Durant deux heures, nous nous laissons emporter par un tourbillon de feuilles qui tombent à coups de portes qui claquent, de discours qui n’intéressent personne, de bons mots, de cupidité, de chaussures qui brillent, de catastrophes mondiales évitées de justesse et de technocrates payés à brasser du vent.

Si le Petit Prince, personnage né sous la plume d’un autre lyonnais, Saint Ex, rencontrait Bertrand TAVERNIER, il ne lui demanderait pas de lui dessiner un mouton, mais il lui poserait assurément cette question : « dis Bertrand, ça sert à quoi la politique et les politiciens ? » A vous d’y répondre après le visionnage de « Quai d’Orsay ».

Régis Dulas