Le feu sous la glace

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Décidemment l’été de l’an de grâce 2015 semble bien être placé sous le signe de notre voisin ibérique. Après le magnifique « La Isla Minima », c’est un autre bijou issu de l’autre côté des Pyrénées qui vient titiller nos mirettes. Les cinéphiles qui avaient découvert ce long métrage aussi atypique que déroutant au festival du film policier de Beaune propageaient déjà la rumeur : la dernière œuvre de Carlos Vermut valait le déplacement. Reconnaissons-le : une fois n’est pas coutume, les professionnels de la profession ne surestimaient pas outre mesure un enthousiasme trop souvent offert sans la moindre modération. Ce thriller, qui rappelle par certains côtés les meilleurs délires scénaristiques des frères Coen, se déguste avec délectation. Intelligent, profond, jubilatoire, pendant plus de deux heures « La Nina de Fuego » prend les spectateurs par la main et les entraîne dans son dédale d’aventures baroques. La grande force du réalisateur est de ne jamais se perdre, et nous perdre par la même occasion, dans une histoire polyphonique où personnages et anecdotes se croisent et se décroisent sous la houlette d’un chef d’orchestre virtuose. A la différence d’un de ses héros qui égare au bout du compte une pièce de son puzzle, ici tout finit par se mettre en place, offrant au témoin médusé un tableau saisissant de la société espagnole contemporaine.

Car l’une des grandes forces de l’œuvre, c’est d’offrir, au-delà d’un jeu de pistes parfaitement maîtrisé, une réflexion pertinente sur une civilisation à la recherche d’un nouveau souffle. Archétypes d’un monde en décomposition, la triplette majeure de cette farce horrifique porte les stigmates du monde dans lequel elle évolue. Déclassés, tant du point de vue social qu’économique ou mental, ces anti-héros portent en eux les bombes à retardement dont on pressent l’explosion sans jamais pouvoir en prédire ni le lieu, ni l’heure. Comme la fille du professeur au chômage, un cancer grignote inexorablement les forces vitales de personnages en quête de raison d’exister. Dès lors, le discours structuré d’un des protagonistes secondaires sur une Espagne balançant entre émotion et réflexion confine à un pédantisme assumé. Le moteur des êtres qui peuplent l’écran est basique : assouvir leurs désirs afin de réaliser leurs rêves ou ceux de leurs proches. En pastichant les maîtres, du surréalisme saupoudré de christianisme à la Luis Bunuel aux délires kitch d’une Movida prise en otage par Pedro Almodovar, le metteur en scène tend un piège aux cuistres. Attendez-vous à lire, ici ou là, des papiers bourrés de références tirées de l’histoire du septième Art ou des surinterprétations qui permettront à nos précieux ridicules d’étaler une pseudo maîtrise des arcanes de la Culture.

Ne vous leurrez pas cependant: si l’auteur de « Diamond Flash», multiplie les citations, ce n’est pas parce qu’il se prend pour un membre des Illuminati des salles obscures. Mais bien parce que le trublion adore jouer des tours à ses zélateurs. Il ne se sent ni le devoir d’ouvrir toutes les portes, ni celui d’éclairer plein phare chaque recoin de son histoire. Pas question de suivre une prostituée de luxe derrière le rideau qui s’ouvre sur les pires turpitudes, ni de pondre une thèse sur la signification ésotérique de la salamandre à travers les siècles. Le vrai plaisir, partagé avec les complices que nous sommes devenus par la force des choses, est de voir se mettre en place l’écheveau qui se construit depuis les premières images du film et ce, jusqu’à cette ultime scène en forme de miroir inversé. Si vous aimez la virtuosité et les tours de magie réussis vous apprécierez à sa juste valeur cette belle mécanique parfaitement huilée. Et dernier conseil, si vous voulez savourer cette délicieuse friandise, écartez de vos oreilles les prédicateurs de l’analyse omnipotente.

REGIS DULAS