La mécanique des rêves

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Fascinant, hermétique (fascinant et/ou hermétique), génial, ennuyeux, lyrique, « Réalité », le sixième film de Quentin Dupieux, peut être considéré comme son manifeste. « Réalité » s’inscrit avec une logique implacable dans une filmographie originale reconnue comme excentrique et exigeante dans laquelle « Steak », « Rubber », et « Wrong » figurent en bonne place. Le dernier opus de Quentin Dupieux est né de son imagination après le tournage de « Steak » (2007). Longtemps resté à l’état de projet au profit de films tournés dans l’urgence, « Réalité » a trouvé sa concrétisation après le tournage « Wrong Cops » (2013).

Ces étoffes sur lesquelles naissent les rêves

Résumer un film de Quentin Dupieux est toujours une gageure. « Réalité » présente une histoire composée de petites histoires où le rêve influe, et ou la réalité est parfois rêvée.

Pitch net. « Réalité » est (en apparence) une histoire simple : John Tantra (Alain Chabat), cameraman, rêve de réaliser un film de série B voir Z et soumet son projet à Bob Marshal (Jonathan Lambert), un producteur qui acceptera son projet si le néo-réalisateur trouve le meilleur gémissement de l’histoire du cinéma.

Twin pitch. « Réalité » est (en apparence) une histoire simple : Réalité (Kyla Kenedy), une jeune fille vivant dans la nature avec un père taxidermiste et une mère au foyer, découvre une VHS dans le ventre d’un sanglier que son père vient de tuer. Ce qui remet totalement en question sa perception du monde.

Pitch bull. « Réalité » est (en apparence) une histoire simple : Henri (Eric Wareheim) est le proviseur de Réalité et prends plaisir, à ses heures perdues, a se travestir en femme pour rouler en jeep dans la nature et cueillir des fleurs.

Brad Pitch. « Réalité » est (en apparence) une histoire simple : Zog (John Glover) est un réalisateur sur le retour qui a une conception rigoureuse de son art. Bob Marshal est son producteur et tente de le freiner dans ses dépenses. Réalité est quant à elle l’une des héroïnes de son film, cette dernière a trouvé une VHS dans le ventre d’un sanglier tué par son père taxidermiste. Qui y a-t-il sur cette K7 ?

Gémis sans bouillir. Avec cette logique, chaque personnage de « Réalité » (même l’homme au costume de rat) peut à lui seul tirer le film à lui. L’argument que nous privilégierons sera celui du pitch officiel, celui d’un réalisateur proposant un projet à un producteur. L’argument suprême, puisque « Réalité » est la somme des films de Quentin Dupieux, aurait été de dire que son sixième film conte l’histoire d’un caméraman au regard d’enfant cousin d’un homme qui a perdu son chien et qui lors de sa recherche dévoile une certaine réalité où sévit des policiers peu fréquentables lancés sur la traque d’un pneu tueur participant de la révolte des objets observée par un producteur de cinéma du haut de son balcon.

« Réalité » a suivi pendant cinq ans le parcours de Quentin Dupieux, le film décrit par Jason au producteur était presque l’histoire de « Rubber », le pneu tueur (il est évident que « Waves », le film décrit par le caméraman à Bob Marshal ou des télés se révoltent entretient un lien avec « Rubber » qui conte l’histoire d’un pneu amoureux et sérial killer). Au final « Réalité » est en quelque sorte la conclusion d’une époque plus qu’une nouvelle étape dans le travail de Quentin Dupieux. C’est également un aboutissement d’ordre formel, le réalisateur ayant apprivoisé à chacun de ses précédents films les technologies les plus modernes et les plus souples au profit de son imagination.

« Réalité » est non seulement un jeu, tout comme pouvait l’être « Wrong Cops », mais également un film inspiré de l’expérience de son réalisateur. La rencontre entre Jason et Bob Marshal est basée sur du vécu, cette scène fut d’ailleurs le point de départ du film. Zog, le cinéaste cherchant la vérité en usant sa pellicule est proche de Quentin Dupieux également (plus que Jason, le cinéaste lunaire).

Laissez le charme agir. « Réalité » ne peut s’appréhender d’une manière frontale et cartésienne. Il faut se lasser guider par ses lignes narratives, apprécier lorsqu’elles se rencontrent, oublier qu’elle est la vérité, qu’elle est la part inventée, s’abandonner, « Réalité » est un film viscéral. Intellectualiser le film par rapport aux souvenirs et aux émotions ressenties lors des précédents opus du maitre sera un plus dans l’appréciation de l’œuvre, mais ce n’est pas une condition nécessaire, en fait « Réalité » peut-être et est le film idéal pour constituer une introduction à l’univers de Quentin Dupieux. L’un de ses axes les plus abordables est de suivre le jeu d’Alain Chabat, parfait. Ensuite on pourra se laisser guider par le casting sans faille, dont les jeux de Jonathan Lambert et d’Eric Wareheim.

L’avenir. Même s’il constitue un univers cohérent, chaque film de Quentin Dupieux est construit en réaction contre le film précédent. « Réalité » est le manifeste du cinéaste français, quel sera son futur ? Un film dit « normal » ? Pourquoi pas, en six films Quentin Dupieux a réussi à instaurer une patte reconnaissable entre toutes, la force des grands maîtres, un film dit « normal » du français aura toujours cette marque, et se suivra avec plaisir.

François CAPPELLIEZ