Entre le ciel et l’eau

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En couvrant d’honneur le dernier long métrage d’Alberto Rodriguez, l’académie des Goyas -l’équivalent ibérique de nos Césars francophones- a lancé un message fort aux cinéphiles ; l’Espagne de la pellicule ne peut, ne veut plus se résumer à des films horrifiques ou à la figure tutélaire de Pedro Almodovar. Jusqu’ici, avouez-le, lorsque l’on vous parlait de production ibérique, deux images diamétralement opposées, voire superposées se dessinaient au fond de vos rétines. D’un côté, un catalogue morbide né d’une religion catholique qui se résumerait aux avatars de la passion du Christ, de l’autre, d’une éjaculation forcenée d’anciens frustrés se libérant soudain d’un joug moralisateur. Ces crises d’adolescents pré-pubères sont en phase de dépassement. La vraie transgression est enfin arrivée à maturation : celle qui dépasse la puérile provocation et qui construit son avenir en regardant son passé dans les yeux. Les plus curieux d’entre vous avaient déjà goûté au charme sulfureux de ce réalisateur prometteur. « Groupe d’élite », son film précédent s’ancrait déjà dans l’histoire contemporaine de l’Espagne. En prenant pour cadre l’exposition universelle de Séville de 1992, date clef pour une nation qui cherchait un demi-millénaire après la découverte par un des siens du nouveau monde, il stigmatisait le retour de sa patrie dans le concert des nations. Aujourd’hui, la machine à remonter le temps nous entraîne à la naissance de la démocratie parlementaire dans un pays longtemps privé de multipartisme.

Mais le scénario est, derrière sa fausse ingénuité, profondément malin. Rien ne vaut les oripeaux d’un genre parfaitement codifié pour faire surgir au détour du récit les vérités profondes d’une mutation en cours. Les amoureux de polars ne seront, dans un premier temps, pas dépaysés. Nourris par des années de visionnage, les aficionados de l’école hollywoodienne reconnaitront dans les cousins espagnols de nos policiers newyorkais ou californiens des archétypes familiers. Deux flics antagonistes, le vieux de la vieille qui trimbale ses casseroles avec ostentation et le perdreau de l’année engoncé dans des certitudes aussi récentes que profondes, sont envoyés sur le terrain afin de résoudre une énigme à base de disparitions de jeunes filles et de serial killer. Autour de nos deux héros gravite toute une faune de fonctionnaires véreux, de magouilleurs que les ricains qualifieraient de « red neck » et de lâches style « on n’a rien vu, ni rien entendu ». Bref du thriller rural, que nos voisins d’outre-Atlantique nous offrent régulièrement dans nos salles climatisées. Ici, à défaut de bayous floridiens, nous avons droit au delta du Guadalquivir. Formidable occasion de découvrir des paysages incroyablement photogéniques. Rodriguez se régale à filmer des lieux sans âge où l’ambiance anxiogène se nourrit de la simple vision d’horizons sans contours fixes. La maîtrise de la photographie et le sur-ajout d’une partition musicale adaptée font cependant toute la différence.

Un scénario parfaitement maîtrisé, une construction narrative à la fois simple et sophistiquée, une distribution (Javier Gutierrez et Raul Arevalo en particulier) d’une jubilatoire crédibilité : tout concourt à rendre « La Isla minima » passionnante. La pâte incomparable du réalisateur en fait une des plus belles surprises de l’année. La forme n’altère jamais le fond, bien au contraire. La reconstitution des années 80, du retour à la monarchie parlementaire sous la férule d’un Juan Carlos point encore sclérosé, est d’une méticulosité confondante. Il ne manque ni un enjoliveur de deudeuche, ni un napperon sur les consoles des salles à manger des haciendas. Mais du détail et de l’accessoire nait la vérité d’une époque. Ce crucifix où les portraits du Caudillo ou du Führer tiennent lieu d’icônes sacrées, ces graffitis qui clament encore et toujours la foi dans un Franquisme pourtant moribond, en disent plus long que de pesants monologues. Et que dire de ces plans aériens sublimes où le spectateur prend de la hauteur au sens littéral du mot ? Cette enquête semble confiée à des entomologistes, bien plus qu’aux membres des forces de l’ordre. Pas de fébrilité non plus dans le récit. Les scénaristes, à l’image des alluvions charriés par les bras morts du fleuve, prennent le temps de déposer au fond des consciences les indices indispensables au surgissement de la vérité.

Comme toujours l’universalité naîtra du particularisme. Le Western métamorphosa de simples histoires de vachers yankees du dix-neuvième siècle en une histoire des passions humaine, ce film, bien que plongeant ses racines dans une terre minuscule, nous parle de rédemption, de justice et de condition humaine. Prenez votre billet pour l’Andalousie, vous n’en reviendrez pas indemnes.

REGIS DULAS