Les hommes préfèrent les rousses !

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Elle est blonde chez Sébastien Japrisot. Elle est rousse chez Anatole Litvak et une nouvelle fois chez Joann Sfar.

Elle, c’est l’héroïne, Dany, la petite secrétaire, jeune, belle et réservée de « La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil », dans un premier temps dans le roman de Japrisot publié en 1966. Japrisot, dans les années soixante, est considéré comme l’un des meilleurs romanciers de polar et l’un des meilleurs contributeurs de scénarios pour le scénario. Il n’est donc pas surprenant que trois après sa publication, l’adaptation soit prévue pour le cinéma. Et c’est Japrisot lui-même qui en assure le travail de réécriture, en collaboration avec le réalisateur du film, Anatole Litvak, dont ce sera le dernier film pour le cinéma, et cela dans le cadre d’une co-production franco-anglaise. Litvak n’a pas la notoriété d’autres cinéastes ayant travaillé entre l’Europe et les Etats-Unis, tels Lang, Wilder ou Lubitsch. Il n’est connu, en France, que par une poignée de films pour la plupart disponibles en dvd, quelques fois sur les écrans de télévision mais dont la majeure partie de l’œuvre est quasiment invisible. Jamais les grandes revues de cinéma n’ont consacré leur pages à un travail de réflexion autour de ses films. Jamais un seul ouvrage ne lui fut consacré en France. En 2011, fut publié en langue anglaise « I’ve been in some big towns ; the life and films of Anatole Litvak” », ouvrage de Barrie Pattison et bien évidemment non publié en France. Seul Bertrand Tavernier s’est permis de défendre l’œuvre de ce cinéaste, en réclamant sa réévaluation. Il serait temps que l’on reconsidère l’œuvre de ce cinéaste trop méconnu et trop mésestimé.

Près de quarante cinq plus part, on confie à Joann Sfar, qui sortait de la réalisation quasi simultanée de ses deux premiers films « Gainsbourg (vie héroïque) » et « Le chat du Rabbin », on lui confie une nouvelle adaptation de « La Dame dans l’auto… », écrit par deux spécialistes du thriller en France, Gilles Marchand et Patrick Godeau, ce dernier assurant la tâche de producteur du film. Alors qu’il avait refusé de nombreux projets, celui-ci l’intéresse, parce que cela concerne les années 60, parce que c’est un polar….Bref, cela le tente. Mais le film doit affronter une grande difficulté : la représentation de la folie. C’était déjà l’écueil de l’adaptation de Litvak, qui après un démarrage réussi ne parvient pas à échapper à cet obstacle. Il aurait été judicieux de la part des distributeurs, ou des chaînes de télévision, de proposer l’ancienne version, d’autant qu’elle n’existe pas en dvd.

Les deux scénaristes contemporains font le choix d’alléger le livre , choisissant d’évacuer certains évènements, notamment ceux concernant les contexte socio-historique de la France gaullienne d’avant 68, en resserrant le film sur les personnages principaux et quelques personnages plus secondaires. Ainsi le film aura une durée de 90 minutes, la version de Litvak est plus longue d’au moins quinze minutes.

L’une des grandes difficultés auxquelles devaient faire face Joann Sfar résidait dans le choix de la comédienne principale. Il cherchait une comédienne peu connue en France et qui convenait à l’action et à l’époque. Son choix se porta sur Freya Mayor, révélée par la série anglaise « Skins ». Elle possède nombre des qualités notamment physiques pour correspondre à ce rôle, et en premier lieu ses longues jambes, filmées à satiété par Joann Sfar. Rappelant en cela la Mireille Darc des années soixante,

l’obsession pour les jambes des femmes chez Truffaut, ou encore le personnage de Barbarella, la BD de Jean-Claude Forest. Le traitement du film doit beaucoup à la BD, notamment par son travail sur la direction artistique : les décors, les vêtements portés par les personnages (les tenues de Dany), les bureaux, les meubles, les voitures, etc…

Si le choix de Freya Mayor est assez convaincant, elle parvient assez aisément à jouer les ingénues, ainsi que celui de Benjamin Biolay dans le rôle du directeur d’une grande agence de publicité, celui de Stacy Martin dans le celui d’Anita (la femme du directeur de l’agence) mais dont la présence est trop rare dans le film. L’erreur manifeste réside dans le choix de l’acteur italien Elio Germano pour le rôle du jeune homme aux yeux noirs, est-ce parce qu’il devait s’exprimer en français, son interprétation manque d’une certaine crédibilité.

Autre réserve sur la mise en scène, Joann Sfar use et abuse des flashbacks et des flashforwards pour exprimer les projections mentales des pensées de Dany. Sfar traite certaines séquences tels des clips, renforcé par la présence plutôt excessive de la musique tout au long du film.

Certes, « La Dame dans l’auto… » version 2015 n’est pas encore la grande et belle adaptation du roman de Japrisot. Mais son réalisateur parvient à certains moments à trouver un ton, un style, notamment avec la présence troublante de la comédienne principale, si bien que l’on ne sait pas toujours si le spectateur est confronté à la réalité ou s’il est en train d’assister à un rêve ou à un cauchemar. Rien que pour la faculté qu’a Sfar à nous transporter vers des mondes hors de nos états ordinaires, cela suffit à combler nos attentes de spectateur en quête de sensations, d’émotions nous entraînant hors de notre monde sensible.

Christian Szafraniak