La confusion des sentiments

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Femme orchestre du paysage cinématographique français, Anne Le Ny a su, au gré des ans, se faire une place prépondérante dans ce microcosme singulier qu’est le septième Art hexagonal. Si l’actrice a depuis longtemps titillé le regard du cinéphile, la réalisatrice, en quatre actes seulement, a bousculé l’establishment. Hors des sentiers battus («ceux qui restent »), rejetant avec une féroce douceur un politiquement correct insidieux (« les invités de mon père »), n’hésitant jamais à prendre les chemins de traverse (« Cornouaille »), la comédienne réussit là où hélas l’interprétation ne l’a pas toujours mené : à la reconnaissance du public. Car, malgré des interprétations majeures -«Attila Marcel», «Se souvenir des belles choses», «Poupoupidou», voire même du champion au box-office que fut «Intouchables», la notoriété n’a pas encore frappé à sa porte. Elle fait partie de cette grande famille d’acteurs dont le pékin de base s’interrogera toujours sur l’identité.

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Aujourd’hui, dans l’ombre salvatrice de la caméra, même si elle s’offre quelques scènes dans la lumière, Anne Le Ny nous offre un bien joli film. Traitant, et ceci n’est pas si courant dans une production nationale peu voire pas intéressée par le monde du travail, un sujet fondamental : l’équation fonction sociale/vie privée. Etre bien dans son travail, c’est une des composantes essentielles du bonheur, dit-on. Certes, mais si justement le malaise s’installe dans votre emploi, que reste-il par ailleurs ? Question fondamentale sur laquelle le film apporte une réponse, parcellaire sans doute mais fort subtile. Kaléidoscope des situations, le scénario nous offre trois archétypes révélateurs : celui qui s’épanouit dans son métier, car talent rime avec vocation, celle qui a sacrifié sa vie professionnelle par amour et l’autre, l’alter ego, rouage d’une administration bien, parfois trop, huilée ; qui agit mais qui ne rêve plus dans sa sphère intime. La profonde subtilité de l’œuvre est de plonger les trois personnages en plein marivaudage. Le jeu de l’amour et du hasard prend dès lors une gravité magnifique que l’humour subtil des dialogues aère.

 

Mais point de grande symphonie, sans virtuoses. Faire jouer cette partition par trois Stradivarius ne pouvait que confiner à l’excellence. Karine Viard et Emmanuelle Devos ont cette subtilité et ce grain de folie qui attachent l’âme et enchaînent le témoin à une empathie immédiate. Jamais, la trame de l’histoire ne prend en otage, le spectateur. Faites en l’expérience avec vos amis en sortie de projection : chacun se fera l’avocat de l’une ou de l’autre voire de l’un. Car il y a un « Un », unique même, Roschdy Zem a une qualité fondamentale : quel que soit son rôle et dès qu’il apparait à l’écran il est instantanément légitime.

 

Les personnages de cette comédie douce-amère sont à la croisée des destins dans un temps où l’unique question pourrait bien être : « n’est-ce pas déjà trop tard ? » Alors vous spectateur éternellement juvénile car tombé dans le bain de jouvence des salles obscures ne tergiversez pas : précipitez-vous dans votre cinéma préféré pour mirer ce moment de grâce, il n’est pas trop tard.

 

REGIS DULAS