La baie des requins

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Il était une fois, il y fort longtemps, dans un pays où le changement s’opérait dans la continuité, une cité au bord d’une mer à l’azur perpétuel. Derrière les tentures en brocard, une guerre faisait rage, celle du contrôle des casinos. D’un côté de la barricade se démenaient une veuve et ses enfants et de l’autre un méchant mafieux corse soutenu par des édiles corrompus. A partir d’un tel synopsis, Martin Scorsese nous aurait offert une symphonie pour poudre et hémoglobine, Olivier Marchal, un jeu de massacre sur fond de nostalgie, André Téchiné, lui, en a tiré une subtile fresque des passions humaines.

Un merveilleux sentiment nous étreint à la vision de ce film, celui d’avoir assisté à un moment de grâce; à la hauteur sans doute des craintes qui nous étreignaient a priori. En effet, les chausse-trappes étaient nombreuses et auraient pu être létales. L’Histoire, la grande comme la petite, improprement classée sous le vocable fourre-tout de faits divers par la Presse, a besoin de la poussière du temps pour apaiser parfois les douleurs mais surtout patiner les contours de la brutalité des certitudes premières. Depuis la fin du Giscardisme, les vagues ont continué à lécher les graviers de la Promenade des Anglais, il ne reste plus du Palais de la Méditerranée, principal décor du drame, qu’une façade muette s’ouvrant sur le vide mais la mère et l’amant vivent encore dans leurs chairs cette tragédie toujours recommencée. Reconstituer des faits, faire endosser à des acteurs non la défroque d’archétypes mais la chair de contemporains, c’est jouer à singer la vie, se livrer à un jeu stérile, la comparaison. Mais le metteur en scène d’ «Hôtel des Amériques » ne tend pas à la véracité. Ne l’intéresse que la vérité profonde des êtres. Etrangement, en restant dans le factuel -comment une jeune fille amoureuse a pu du jour au lendemain s’évanouir- le cinéaste dépasse son sujet et tend à l’universel. Car, en ne s’éloignant jamais de la description brut, à la fois celle de la vie publique (conseils d’administration, tables de jeu, rapport hiérarchique employés-employeur, stratégie afin de déstabiliser le concurrent) autant que le privé (aventure amoureuse bien sûr mais également portrait d’un contexte familial), le scénario, par petits touches, presque pointillistes, finit par décrire un univers d’une complexité totale.

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Dès lors l’absence totale de manichéisme peut surprendre. Car en se basant sur le pamphlet de Renée Le Roux (la mère torturée par le chagrin et la haine, ne l’occultons pas tout de même), «Une femme face à la Mafia », on pouvait s’attendre à un réquisitoire sans aucune pitié du principal accusé, Maurice Agnelet. Mais au bout du compte (conte?), ce n’est pas un monstre qu’interprète avec brio Guillaume Canet mais un homme dépassé par l’amour exclusif et outrancier d’une petite fille égarée qui transfère sur un séducteur fébrile ce manque de tendresse maternelle. Avide de reconnaissance sociale certes, rejeté lui aussi par la Mater Familias subtilement défendue par une Catherine Deneuve au sommet de son art, assoiffé de puissance et d’argent aussi, mais peut-être moins manipulateur que veulent le faire croire ses détracteurs. Comme récemment dans « la chambre bleue » roman de Georges Simenon adapté avec finesse par Matthieu Amalric, André Téchiné ne s’érige pas en censeur, il laisse le libre arbitre aux spectateurs.  A chacun dès lors de peser la part de  responsabilités de ce gâchis profond.

Alors que passait sur l’autoradio de la voiture qui ramènait Renée Le Roux vaincue chez elle, les paroles de « Preghero » d’Adriano Celentano, « tu ne dois pas détester le soleil parce que tu ne peux pas le voir», il nous vint un frisson à la pensée de ceux qui se sont brûlés les ailes au feu du désir inassouvi. Comme Agnès au regard d’enfant perdue.

 

REGIS DULAS