Ce pays qui est le sien

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Alexandre Arcady n’a jamais pu quitter l’Algérie, celle du temps jadis que l’on appelait l’Algérie française et que les fonctionnaires avaient découpé en départements. Alors que le réalisateur du «coup de sirocco » et du «Grand Pardon» vogue vers les eaux calmes de la vieillesse, il profite de l’adaptation du roman éponyme de Yasmina Khadra pour revenir encore une fois sur sa terre natale par pellicules interposées. Et comme la vraie reste inaccessible -les nouveaux maîtres du pays n’ont ni l’envie, ni la grandeur de signer la paix des braves-, il la réinvente près de trois heures durant. La moindre voiture, le plus petit élément du décor se doit de faire rejaillir sur l’écran tout un monde oublié, aussi enfoui dans les sables qu’un Pompéi. Se greffe sur cet arrière-plan, une tragédie des plus classiques, un amour impossible entre deux êtres que le destin cherche à séparer. Cela peut paraître bien naïf aux cyniques, pas assez militant aux adversaires irréconciliables, partisans du FLN ou nostalgiques de l’OAS, toujours est-il que le vrai mérite de l’œuvre est d’offrir un spectacle grandiose de sang, de larmes et de rire, une fresque comme nous en offrait naguère la machine à rêves hollywoodienne.

L’angle de tir des critiques les plus virulentes n’est pas difficile à deviner ; qu’elles avancent à terrain découvert ou non d’ailleurs. Certains chroniqueurs ont pris la sinistre habitude de s’attaquer à la forme afin d’éviter une charge frontale du contenu idéologique. Ce n’est pas être grand clerc que de devancer l’argumentation fallacieuse qui consistera à s’attaquer violemment au jeu des comédiens plutôt que de décrypter le point de vue d’un metteur en scène qui depuis son premier long métrage précédemment cité (« le coup de sirocco ») jusqu’au « grand carnaval » se veut le chantre officiel de toute une communauté. Entendre la voix d’un pied noir parler d’une jeunesse davantage soucieuse de vivre ses premiers émois sentimentaux plutôt que de « casser de l’arabe» à l’heure où le brûlot de Mehdi Boucharef « Hors-la-loi » passe pour certaines élites intellectuelles comme un travail honnête reflétant la réalité historique peut paraître incongru. N’empêche que « ce que le jour doit à la nuit » a au moins l’avantage de nous sortir du manichéisme le plus pervers. Rejeter en bloc le témoignage d’Arcady, c’est aussi faire fi du chemin parcouru par le jeune rapatrié de 1962 depuis l’indépendance. De la quasi absence du musulman dans le «coup de Sirocco», -à l’exception notable de la scène du rachat de la boutique du père- jusqu’au couple mixte Fellag/Consigny, le chemin vers un rapprochement communautaire s’est fait. Même les prémices de l’éveil du nationalisme algérien sont finement évoquées à travers l’amour du personnage du pharmacien joué par l’incontournable Mohamed Fellag envers Messali Hadj, le fondateur du MNA. Dans « Hors-la-loi», les scénaristes, en bon apologistes du FLN, faisaient des membres de ce parti, à la pointe du combat indépendandiste, un vulgaire ramassis de proxos (belle honnêteté intellectuelle non ?)

Et que dire de l’écho aux dernières paroles du «Grand carnaval » (« ce pays qu’ils croyaient le leur parce qu’ils l’avaient construit ») quasiment repris à l’identique ici par Vincent Perez mais qui se prolongent par la réponse de l’autochtone. Ce sont ces détails qui confèrent de la majesté à l’œuvre, nous aimerions qu’aux sanglots de l’homme blanc, pour paraphraser Pascal Bruckner, réponde une auto critique du «libéré», l’aveu que dans son patrimoine certaines pierres des fondations proviennent de l’autre rive de la Méditerranée.

Et si l’on ne devait garder qu’une seule trace de ce film, que ce soit celle de la performance de Tayed Belmihoud, incarnation sublime du paysan déraciné, qui loin de sa terre volée par le cacique inique s’étiole dans la rage et la colère, qui brûle dans l’alcool cette douleur éternelle. Tayed Belmihoud, ex joueur de football professionnel, écrivain et à l’aube d’une grande carrière de comédien aura livré tout son talent dans ce film. N’est-ce pas suffisant pour en faire un moment important ?

Régis Dulas