Her, la mise à jour de Spike Jonze

Theodore Twombly erre dans sa cage de verre, en haut de son building hi-tech de Los Angeles. C’est un être sensible et féru de technologies qui se remet difficilement de sa rupture avec sa femme, la très belle Catherine (Rooney Mara). Voilà quelques mois qu’il vogue entre remords et amertume du quotidien, occupé entre ses jeux vidéos, son ennui et sa profession : écrivain de lettres pour un site intriguant, belleslettresmanuscrites.com. Nous le suivons de très près, comme une égérie. On cerne un homme qui ne trouve pas sa place, qui fait de son mieux pour ne pas être marginal, un peu geek dans le bon sens du terme. Le monde est ultra connecté, les ordinateurs parlent tous, le paysage de L.A ressemble au Hong Kong d’aujourd’hui, la mode vestimentaire est atypique, Spike Jonze nous plonge dans le futur. Certes, mais un futur pas si lointain.

Car si Spike Jonze en est à son quatrième long métrage pour le cinéma avec Her, le réalisateur a derrière lui une carrière plutôt prolifique à la télévision et dans la publicité qui sont, qu’on le veuille ou non, nos grands médias contemporains. C’est d’ailleurs un des premiers mots qui vient à l’esprit : publicité. De nombreux plans sont des photographies sur lesquelles on pourrait venir surrimprimer le logo d’une marque. Les images sont agressivement lisses, épurées, très esthétisées. De plus, le film déploie un éventail de micro critiques sur des phénomènes qui commencent à entrer dans nos vies actuelles. L’intelligence artificielle qui comprend, répond et s’exécute pour son propriétaire était déjà critiquée par Stanley Kubrick dans 2001, l’Odyssée de l’espace avec l’ordinateur Hal 9000. Avec Her, on parle plus précisément des systèmes de reconnaissances vocales type « Siri » pour ne pas citer son fabriquant à la pomme. C’est finalement une peur doublée d’une admiration qui s’est transposée à notre époque.

 

530705.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

On notera qu’il est plutôt ironique de faire intervenir Scarlett Johansson, le fantasme globalisé des années 2000, uniquement pour faire la voix de ce logiciel appelé OS. En effet, le film ne tombe pas dans le pathos et reste assez optimiste. Très vite, Theodore fait l’acquisition de ce dernier cri, un logiciel intelligent nommé Samantha qui répond, comprend, intéragit, fait de l’humour et évolue constamment. Elle peut lire un livre en 1/200 ème de secondes, elle enregistre tout, elle apprend à être drôle et à avoir des sentiments humains. La fascination du spectateur accompagne celle de Theodore qui va aller jusqu’à y trouver une alchimie spirtituelle, une conscience toute puissante (à la voix torride). Très vite vient se poser la question de l’amour physique, le toucher, le désir du corps de l’autre qui est ici réduit à un petit téléphone portable. Mais Spike Jonze vient à la manière d’un enfant qui pose des questions gênantes, il nous impose un travail de comparaison avec des pratiques contemporaines comme par exemple la séquence du téléphone rose au début du film.

 

A l’époque du film, être geek ne semble pas une honte. A la quarantaine, on joue encore aux jeux vidéo, personne n’est choqué de vous voir parler seul à votre téléphone dans la rue ni même de vous voir entretenir une relation amoureuse avec lui ou Her (facile).

Mais ces relations amoureuses avec des êtres virtuels, si intenses soient elles, ne servent finalement qu’à souligner les rapports entre humains, entre Theodore et son ex-femme ou au sein de son couple d’amis (Matt Letscher et Amy Adams). Elles viennent montrer par contraste la difficulté de construire et de garder une relation amoureuse avec un humanoïde.

L’audace de Her est de ne pas montrer l’amour physique. Ce n’est que lors de courts flashbacks du passé de Theodore que nous sommes dans un drame romantique (et quelque peu ennuyant). Spike Jonze nous laisse imaginer le corps de Samantha, comme le fait notre geek en fermant les yeux. Ce n’est pas tant une histoire d’amour idéalisée (d’un homme et d’une machine comme dans L’Amie mortelle de Wes Craven (1986) où le robot est aussi une certaine Samantha d’ailleurs) qu’une vision inquiétante d’un futur surconnecté et une profonde réflexion quant aux liens humains.

Virgile Lambeaux