Illusions perdues

 

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Avec « Frantz », François réalise son dix-septième long métrage en près de vingt années. Il occupe depuis ses débuts une place importante dans le cinéma français, place inaugurée déjà par une série de courts métrages, dont le remarquable « Une robe d’été » en 1995.

Il semble avec « Frantz » avoir franchi une nouvelle phase de son cinéma, même si l’on retrouve certaines constantes et obsessions, il a réussi avec ce film une oeuvre plus ample, plus forte, plus riche que ses réussites antérieures.

Le matériau de départ du film est une pièce de Maurice Rostand écrite peu après la guerre « L’homme que j’ai tué » qui a inspiré quelques années plus tard, en 1932 Ernst Lubitsch en le portant à l’écran d’abord sous le titre de la pièce puis en rebaptisant sous le titre de « Broken Lullaby », disponible en dvd en France sous le titre de la pièce et édité par Universal en 2007 dans la collection Les grands classiques. C’est un des films les plus méconnus de Lubitsch, qui, de surcroît, ne rencontra pas le succès public au moment de sa sortie.

Ce qui intéressait Ozon dans cette pièce était la thématique du mensonge. Mais le film n’est pas une adaptation fidèle de la pièce, voire du film, dans la mesure où ce qui constitue l’histoire de la pièce et du film de Lubitsch, en l’occurrence, la venue en Allemagne d’un soldat français dans la famille d’un soldat allemand mort au combat en 1919, peu de temps après la fin des hostilités entre la France et l’Allemagne, cela ne constitue que la première partie du film d’Ozon, qui ne reprend pas non plus la première séquence du film de Lubitsch, la scène de confession du soldat français par un prêtre français, ce qui lui permet de jouer davantage avec la vérité et le mensonge, le spectateur ne connaissant pas la confession du soldat français avant son départ en Allemagne. Autre différence avec le film de Lubitsch repose sur un tournage sur les lieux mêmes de l’action ainsi que l’utilisation d’acteurs ayant la nationalité des protagonistes. Dans le film de Lubitsch, tous les acteurs parlent en anglais qu’ils soient français ou allemand. Ozon a demandé à ses deux principaux acteurs d’utiliser la langue allemande et la langue française, ainsi François Niney (Adrien, le soldat français) ne fut doublé, puisqu’il apprit les dialogues allemands, aidé en cela par sa partenaire allemande, Paula Beer (Anna, la femme de Frantz, le soldat allemand disparu lors du conflit). Ozon se sert de villes et d’endroits (le cimetière) ayant peu changé depuis un siècle, pour cela il se rendit dans plusieurs lieux de l’ex-Allemagne de l’Est, dont certains proches de la Pologne. Des photos anciennes retrouvés sur place l’ont convaincu à choisir ces lieux, mais surtout de les photographier en noir et blanc, et de surcroît, en tournant sur pellicule chimique, et non en numérique, le résultat est d’une grande réussite, il faut saluer le travail du chef opérateur, Pascal Marti, collaborateur attitré d’Ozon depuis quelques films. Le chef opérateur n’est pas le seul collaborateur régulier du cinéaste, il en ainsi également pour la monteuse, Laure Gardette, de la costumière, Pascaline Chaval, du compositeur (et depuis longtemps), Philippe Rombi, qui signe une partition proche dans l’esprit des compositions de Debussy, Ravel ainsi que pour la production (les frères Altmayer) qui le suivent depuis Potiche. Si Le réalisateur a pu aligner depuis quelques années autant de films remarquables, ce travail d’équipe ne doit y être étranger. Car si le film a pu être réalisé avec un budget qui ne dépasse pas les dix millions d’euros en étant tourné en pellicule et en noir et blanc, il était indispensable d’avoir une équipe solide et fidèle à ses côtés pour mener à terme cette production.

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La seconde moitié du film se déroule en France avec le voyage en France d’Anna, voulant retrouver Adrien et aller sur les traces de Frantz en France. Ce qu’elle fait dans un premier temps en s’arrêtant à Paris, dans l’hôtel qu’avait fréquenté Frantz à l’époque de la guerre. Elle découvre qu’elle était l’environnement de Frantz à cette époque, puisqu’il s’agit d’un hôtel voué à un certain commerce, sans qu’il y ait pour autant d’ étonnement de la part d’Anna.

Elle retrouvera Adrien peu de temps après dans sa famille, en compagnie d’une jeune femme qui est promise à devenir la femme d’Adrien, mais qui s’aperçoit des intentions d’Anna alors qu’Adrien semble ne pas s’en rendre compte, ou le feint. Jusqu’au moment du départ d’Anna, mais il sera trop tard. Anna est devenue une autre femme, et semble s’être réalisée en effectuant ce trajet dans le pays « ennemi ».

Les liens avec l’art sont importants dans ce film. Il a déjà été question de la partition très ravelienne et debussienne de Rombi. La peinture tient une place non négligeable. Il y la visite du Louvre. Et il y a la présence d’un tableau, révélé progressivement au cours du film jusqu’à la séquence finale, au cours de laquelle il sera filmée en couleurs dans toute sa splendeur, alors que l’on ne découvrait qu’en noir et blanc au cours du film. Dans quelques séquences, la couleur est utilisée, avec un sens qui n’est pas toujours le même, moments heureux, le passé,… Ce tableau, peu connu de Manet, est « Le suicidé ». Il s’avèe qu’il nest pas le tableau évoqué dans la pièce de Rostand. En regardant ce tableau, Anna prononce les mots suivants : « Il me donne envie de vivre ». Et si elle était restée en Allemagne, elle n’aurait pas connu ce qui est lui arrivé depuis la venue d’Adrien. De la mort peut naître la vie. La découverte de ce film est la présence de la jeune comédienne allemande, Paula Beer, qui offre une lumineuse interprétation d’Anna. Les jurés de la 73ème Mostra de Venise, ne sont pas trompés en lui accordant le prix Mastroianni du meilleur espoir.

Christian Szafraniak