La fabrication de l'amour

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Bien que sélectionné au Festival de Venise en 2011 pour son film précédent, « La désintégration », il aura fallu quasiment quatre années à Philippe Faucon pour se retrouver sélectionné au Festival de Cannes en 2015, dans la section Quinzaine des Réalisateurs pour son dernier film « Fatima ». C ‘est peu dire du chemin qu’aura dû parcourir le film et les embûches et obstacles qu’a rencontrés son réalisateur afin de mener à bien son projet. Projet qui ne verra le jour qu’à la suite d’un montage financier inespéré avec le Canada.  Ainsi ce film traitant des racines marocaines et tourné à Lyon devient une co-production franco-canadienne. En France, le film fut soutenu essentiellement par Arte et la région Rhône-Alpes. C’est dire qu’il tient presque du miracle. Il est vrai que sur le « papier » un film sans acteur connu et sans scénario charpenté et verrouillé a peu de chances de plaire aux financiers et aux chaînes de télévision. D’autant que ce dernier se présentait un peu comme le négatif -au sens photographique- du film précédent.

Mais c’est compter sans l’opiniâtreté de Philippe Faucon qui pour la circonstance devint également producteur. Mais revenons aux prémices du projet. La productrice Fabienne Vonnier en est l’initiatrice et propose à Philippe Faucon « Prière à la lune », un livre de Fatima Elayoubi   publié en 2006. Ce livre fait écho à quelque chose de personnel : « Mes grands-parents ne parlaient pas le français et ma mère ne le parlait pas dans son enfance. Ils étaient des ‘‘ invisibles ’’ de la société dans laquelle ils vivaient. Chez Fatima, j’ai retrouvé des attitudes que j’ai connues chez eux. Elle est à l’image de ces femmes, qui souvent n’ont eu accès qu’à des scolarités incomplètes, ont été amenées à émigrer par nécessité vitale, pour venir vivre dans un pays dont elles ne parlaient pas la langue et dont les codes leur étaient étrangers. En France, elles ont donné naissance à des enfants qu’elles ont élevés, parfois séparées d’eux par la langue et par des pratiques et des repères différents. Pour toutes ces raisons, ces femmes ont développé, malgré leurs ignorances et leurs handicaps, des ressources très importantes, allant puiser au fond d’un courage et d’une obstination farouches.  [Philippe Faucon,  extrait du dossier de presse].

Le film tient donc pratiquement du miracle. S’il tient son sujet, s’il sait ce qu’il veut en faire, encore faut-il trouver les personnes susceptibles de donner corps à son projet. Après de longues recherches – du choix de l’auteur-même du livre à des comédiennes françaises ou marocaines -, le réalisateur finit par choisir une actrice lyonnaise Soria Zéroual pour interpréter le rôle de Fatima, craignant jusqu’au dernier moment qu’elle ne puisse venir à bout d’un rôle pas si simple et demandant de grandes capacités de jeu. Le résultat est pourtant au-delà des espérances – convaincant. L’émotion surgit à de nombreuses reprises, par petites touches, sans exagération aucune, sans sombrer dans le sentimentalisme.

Pour autant, le film n’évacue pas la violence – celle dans la société, celle dans les rapports de classe comme celle au sein de la famille. C’est un pari difficile réussi : constamment à la limite, sans sombrer dans l’excès, l’outrance ou la caricature, « Fatima » dresse ainsi le beau portrait d’une femme.

Christian Szafraniak