Et que Dieu pardonne les mécréants !

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J’aime cette terre qui m’a faite
Faut’lire pas juste contester
S’diviser l’passé l’temps est à l’unité
Mais faut bien qu’j’avoue gamin j’ai voulu changer de tête
(…) le non-amour une tragédie je suis le premier à demander de l’aide
J’voudrais être sage comme Héraclite, qu’autour ça sente plus la poudre

Ce texte est extrait d’une chanson d’Abd al Malik figurant dans son premier album « Le face à face des coeurs » sorti en 2004, suivi d’un second en 2006 qui lui vaudra pas moins que le prix de l’académie Charles Cros, le prix Constantin et une Victoire de la musique.

En 2004, il publie son premier roman « Qu’allah bénisse la France ». Depuis il aura écrit trois autres libres dont le dernier en 2013 « L’islam au secours de la république » qui lui vaut le prix Edgar-Faure de la littérature politique.

En 2014, il adapte son premier roman au cinéma, en conservant le même titre. Son adaptation lui permet d’obtenir le prix de la critique international lors du dernier festival de Toronto.

En 10 ans, il est devenu une figure dans le nouveau paysage culturel français.

Le film retrace le parcours de Régis, enfant d’immigrés, élevé par sa mère catholique avec ses deux frères dans une cité de Strasbourg, la cité de Neuhof. Doué pour la littérature et la philosophie, Régis se fait remarquer par ses professeurs. Ses notes étant excellentes, on l’envoie en prépa à hypokhâgne. Il est la fierté de sa mère. Passionné par les mots et le « flow », c’est tout naturellement que Régis devient chanteur de rap. Avec ses amis, ils montent un groupe appelé Planète Rap. Mais sans argent, c’est compliqué. Comme il faut bien survivre dans cet univers de délinquance, on commence par les vols de sacs à mains et puis ensuite c’est le trafic de drogue. Il se convertit à l’Islam, décide de changer de nom pour devenir Abd Al Malik et tombe amoureux de Nawel …

Abd Al Malik choisit de tourner son film en noir et blanc, tout comme un autre film, film de banlieue, qui a marqué son époque, le film de Mathieu Kassovitz réalisé au mitan des années 90, film qui marqua bien évidemment la jeunesse d’Abd Al Malik. C’est ainsi qu’il a choisit comme chef opérateur celui de Mathieu Kassovitz, Pierre Aïm, qui s’intégra parfaitement à l’équipe du film. Mais la comparaison s’arrête là, tout comme on ne peut comparer son film à certains films américains proches de cette thématique, qu’il s’agisse De « 8 mile » de Curtis Hanson évoquant la vie du rappeur Eminem ou encore « Ali G » de Sacha Baron Cohen.

Nous sommes ici loin de la noirceur, de la colère de certains de ces films. Abd Al Malik choisit une autre voie, plus sereine, plus apaisée, qui correspond à son parcours et à ses choix spirituels, converti au soufisme depuis quelques années.

La mise en scène du cinéaste traduit ses choix, après une première partie reposant sur des plans rapides, éclatés, progressivement les plans se feront plus longs, plus lents, reflétant la trajectoire du Régis devenant Abd. Il faut aussi constater un souci constant dans les cadrages, quelquefois même très élaborés, montrant sa volonté de réussir son film également formellement et non pas uniquement dans son contenu.

Il aurait pu interpréter son propre personnage à l’écran, mais il préféra pour incarner Régis un acteur professionnel, qui s’est fait remarqué au cinéma (Chez Jaco Van Dormael ou Benoît Bonmariage) ;; à la télévision et au théâtre, réalisant au passage également un court métrage, Marc Zinga qui, même s’il ne ressemble pas tout à fait physiquement à l’auteur, est arrivé à retrouver les intonations de la voix du cinéaste. Mais le projet ne comporte que très peu d’acteurs professionnels. Afin de mener à bien son entreprise, Abd Al Malik a dû faire appel à un grand nombre de bonnes volontés, que soit au niveau des acteurs, qu’à ceux des techniciens ou à divers postes de la fabrication d’un film. Ainsi, tout en tournant dans les lieux même où il passa son enfance, la cité de Neuhof, réputée « difficile », en travaillant avec un grand nombre de personnes vivant dans cette cité, il n’eut aucun problème durant le tournage. Afin de faire progresser les comédiens amateurs, il mit en place des ateliers en amont du tournage. Ainsi en impliquant les habitants de la cité, il put achever le tournage de son film, malgré un budget très limité (de l’ordre de trois millions d’euros). Ce qui est d’autant plus remarquable, la petitesse du budget n’a pas de conséquence sur la photographie, la réalisation, le jeu des comédiens. Il n’est pas le seul réalisateur français à devoir assumer la réalisation d’un film avec un budget aussi modeste. C’est le cas de bon nombre de films d’auteur depuis quelques temps. Souvenons du cas de Dupeyron, qui n’eut même pas la satisfaction de bénéficier d’un tel budget, puisqu’il s’élevait à environ un million d’euros, en dépit des films réalisés antérieurement, aucune télévision ne souhaita investir dans son film. Il devient urgent que les règles changent et que les films dont les budgets ne cessent d’enfler en raison de l’inflation des salaires de certains acteurs ne bénéficient plus de soutien du centre du cinéma. Il semble que telle serait la volonté du CNC, il faut maintenant s’assurer de l’application de ces nouvelles règles.

Reste à Abd Al Malik à confirmer l’essai de son premier film, fort prometteur, en choisissant par exemple des sujets un peu plus éloignés de son monde.

Christian Szafraniak.