Entre vieux démons et modernité

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Cédric Jimenez est indéniablement à suivre de près. Comme Olivier Marchal (36 quai des Orfèvres) ou encore Jean-François Richet (et sa fresque sur Jacques Mesrine), il s’agit d’un jeune réalisateur qui vient donner un peu d’espoir. Car oui la critique, si on peut encore l’appeler comme ça, devient trop virulante à propos du cinéma français. Une certaine pratique de la critique d’aujourd’hui s’insurge de voir des films qui imitent trop les Américains. Elle juge sans voir, elle écrit pour la forme, comme si tous les films devaient être résumés par quelques belles phrases d’une omniscience imparable. Il serait bon de rappeler que le cinéma qui est aussi un divertissement, n’est pas exclusivement réservé aux médisants, aux anticonformistes et autres snobs, pour les désigner plus largement. Mais par pitié, quand vous jouez aux petits journalistes pour senscritique.com, argumentez quand vous n’aimez pas, soyez respectueux envers le réalisateur quand vous savez pertinemment que vous ne ferez jamais le quart d’un film.

Parenthèse faite, La French rappelle justement que ce cinéma français n’est pas mort, contrairement à un certain constat aussi simpliste que pessimiste. Une génération de jeunes cinéastes français peut encore faire de grandes choses. Cedric Jimenez est l’un d’eux. Né à Marseille, il y grandit (comme il aime le rappeler) tout comme son film qui s’imprègne allègrement des lieux, en laissant de côté le portrait touristique pour un ciel azur et des bâtiments isolés.

Sans doute parce que l’auteur de ce film est un enfant du pays, les décors viennent naturellement sans être dans la démonstration. On découvre au-delà du cadre, une ambiance générale autour de la ville de Marseille et de ses campagnes voisines dans les années 70.

Il semble tourner autour des personnages, s’imprégnant réellement des lieux et chiffonant l’effet « carte postale » de Plus belle la vie. Le réalisateur réussit pleinement un travail d’ambiance dans lequel vont pouvoir évoluer deux acteurs d’ampleur : Jean Dujardin et Gilles Lellouche.

Le film reprend une affaire (ou plutôt un fait divers autour d’une affaire) qui a secoué la cité phocéenne, à savoir l’assassinat du juge Pierre Michel. A quelques mois de la libération des coupables, l’histoire reste encore très présente dans les esprits, facilitant alors un travail de recherche pour les scénaristes Audrey Diwan et Cédric Jiménez.

Jean Dujardin incarne le juge Pierre Michel, une personnalité hautement charismatique, efficace et déterminé à enrayer le trafic d’héroïne et l’organisation criminelle de Gaëtan Zampa (alias Gilles Lellouche). Ce dernier est le parfait antagoniste : parrain de la mafia, respecté et impulsif, un tout nouveau rôle pour Lellouche.

Cédric Jiménez va alors scruter les deux hommes. Il filme en plan rapproché leur vie quotidienne envahie par leurs obligations « professionnelles », leur jeu du chat et de la souris. Car c’est parce que le juge Michel voue quasiment sa vie à la traque de Zampa que ce dernier vit alors de plus en plus dangeuresement et finit par piéger son assaillant.

C’est un film profondémment centré sur la rivalité des deux hommes (deux acteurs et deux personnes réelles), qui s’attarde sur leur personnalité, leur mode de vie, leurs travers, leurs motivations. Mais La French ne propose pas une vision manichéenne. Gaëtan Zampa est aussi montré comme un homme d’honneur, un père de famille modèle avec une hygiène de vie irréprochable. On serait même tenté de prendre son parti quand il s’explique avec le juge dans une scène de filature « au sommet ». Il n’est pas la parfaite image du méchant.

Voilà peut être comment peut-on arriver à rendre crédible une énième fresque mafieuse : en l’humanisant.

Parce que Belmondo l’a fait, on ne pourrait plus fumer en costume dans une DS ? C’est vrai, nos inconscients sont submergés d’images d’hommes gominés en costume qui fument dans une boîte de nuit à la lumière rouge. Oui mais pas chez nous en 2014. Aux Etats-Unis, en Italie, mais pas à Marseille avec autant de réalisme. William Friedkin fit une tentative en 1971 avec son film French Connection, mais il n’insistait pas sur cette opposition entre les deux hommes, le bon, le mauvais et leurs points de convergence.

Ici, il y a une authenticité à laquelle on ne s’attendrait pas forcément. Les deux protagonistes existent sans être dans l’ombre des De Niro, Pacino, Liotta et autres Pesci.

Après tout, les codes du film de gangsters sont relativement intemporels, et même en filmant les années 60, il peut y avoir quelque chose de moderne. Cela peut passer par le choix des musiques, ou par le son plus généralement. L’impact sonore des coups de feu est par exemple beaucoup plus réaliste et choquant depuis quelques années (et dans La French).

L’authenticité de cette histoire (la lutte d’un juge et la perte d’un empire mafieux) est idéalement filmée, le contexte est hautement crédible, tout est en place pour un réel état de grâce. Celui des acteurs en pleine maturité qui réalisent un rêve de gosse, celui d’un metteur en scène impulsif et audacieux mais surtout celui des spectateurs qui fantasmaient une telle combinaison.

Virgile LAMBEAUX