En attendant Star Wars

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S’il y a bien une chose au sujet des Wachowski qui met tout le monde d’accord, c’est leur capacité presque innée à diviser aussi bien la critique que le public. Ainsi, si tout le monde est à peu près d’accord pour admettre que « Matrix » premier du nom est un vrai bijou qui transgressa complètement les codes du blockbuster d’action pour se les réapproprier (et devenir par la suite l’une des références du genre), difficile de trouver autant de défenseurs aux deux suites qui lui ont succédé. Grosses claques techniques et scénaristiques pour les uns, débauches visuelles et narratives indigestes pour les autres, le moins que l’on puisse dire c’est que la série, ainsi que leurs auteurs, ont fait couler beaucoup d’encre.

Mais quand les deux frères (désormais frère et sœur) décidèrent de changer complètement de registre pour signer un petit film d’action fun et totalement décomplexé adapté d’un manga animé des années 90, le succès ne fut pas au rendez-vous. Ainsi, si « Speed Racer » reste un divertissement bien plus honnête et généreux que la majorité des films du genre, il fut rapidement et injustement mis de côté par la majorité de la critique « bien pensante », qualifiant l’œuvre de pur spectacle geek et décérébré. Le film fut un échec cuisant souffrant de la comparaison avec le succès planétaire de la trilogie « Matrix ».

En 2012, les Wachowski revinrent sur le devant de la scène avec un film qui, bien plus encore qu’auparavant, divisa le public, comme la critique. Ainsi, si le doux nom de « Cloud Atlas » évoque à votre serviteur le film américain le plus ambitieux de ces dix dernières années, bouleversante déclaration d’amour au cinéma, dont la folie visuelle et narrative n’a d’égal que la maîtrise totale et la sincérité de son sujet, il n’en va une fois de plus pas de même pour tout le monde. Il n’est ainsi pas rare de voir le film qualifié de « confus », « poussif » ou « prétentieux » par bon nombre de personnes. Rares sont les cinéastes qui peuvent se vanter d’avoir autant de détracteurs que de fans, surtout sur un même film.

Mais alors, me direz-vous, qu’en est-t-il de « Jupiter Ascending », leur petit dernier ? Et bien si l’introduction de cette critique fut aussi longue sans pour autant évoquer le film qui nous intéresse, c’est tout simplement parce que « Jupiter Ascending » est un pur produit Wachowski. Et comme tout produit Wachowski, il ne manquera ni de fans, ni de détracteurs. Ainsi, toutes les critiques qui ont pu être faites sur leurs précédents films, sont également applicables à celui-ci. Mais examinons l’œuvre un peu plus en détail.

La science-fiction est un genre qui a le vent en poupe depuis quelques années, les succès d’ »Interstellar » ou de « Gravity » étant les exemples les plus flagrants. Mais ces deux œuvres ont en commun un soucis de réalisme que ne partage pas le « Space Opera », genre magnifié par les désormais cultes « Star Wars » et « Star Trek ». Et il faut avouer que mis à part ces deux sagas, aucun film du genre n’a réellement réussi à s’imposer (« Les gardiens de la galaxie » étant un succès essentiellement dû à son label « Marvel » plus qu’à son étiquette de « Space Opera »). C’est pourtant le pari fou des Wachowski, qui tentent de rendre hommage à ce genre très codifié.

Une fois de plus, le résultat fait preuve d’une grande générosité. « Jupiter Ascending » est un pur « Space Opera » à l’ancienne avec son lot de planètes hostiles, de créatures extra-terrestres et de batailles spatiales épiques. Tous les ingrédients sont présents pour permettre au puriste du genre de se sentir en terrain connu. Rien de bien neuf, le film n’a clairement pas pour ambition de renouveler le genre.

Pourtant, le film regorge d’idées originales bienvenues. En effet, si l’on peut reprocher de nombreuses similitudes entre les sagas « Star Wars » et « Star Trek », « Jupiter Ascending » décide de s’en éloigner et de créer sa propre mythologie. Ainsi, contrairement à ses homologues, le film se déroule en grande partie sur notre bonne vieille terre, et décide de placer cette dernière au centre d’un business interplanétaire assez inquiétant. Le postulat de départ a donc un aspect inédit des plus plaisants, permettant au spectateur de ne jamais vraiment s’ennuyer.

Mais de bonnes idées ne sont efficaces que si elles sont bien exploitées. Et c’est à partir de là que le film va commencer à diviser.

En effet, les personnages sont tous des archétypes déjà vus de nombreuses fois au cinéma et il n’est donc pas très difficile de savoir comment les choses vont se terminer pour eux. Channing Tatum se démarque largement en ersatz de Han Solo : beau gosse, charismatique, cool et bagarreur, l’acteur s’en donne à cœur joie et, à l’instar de son aîné Harrisson Ford, parvient à rendre attachant un personnage qui ne l’est pas spécialement de prime abord. À ses côtés on retrouve également Mila Kunis, en gentille très gentille, Eddy Redmayne en méchant très méchant, et Sean Bean en… Sean Bean. Rien de bien neuf du côté des personnages même s’ils ont tous l’avantage d’être bien interprétés.

Le scénario en devient vite très cliché, alignant tour à tour mièvres histoires d’amour et prévisibles trahisons. Il est dommage de voir comment un cadre et un postulat de départ inédits peuvent être gâchés par une narration caricaturale au possible.

Ceux qui s’arrêteront à ces défauts trouveront donc le film bien vide, au scénario creux et aux personnages inintéressants. En revanche, ceux qui sauront passer outre ces défauts d’écriture, se retrouveront devant un spectacle tout simplement épique.

Il faut en effet être de bien mauvaise foi pour affirmer aller voir un « Space Opera » pour son scénario. Si l’on y regarde bien, ceux de « Star Wars » ou de « Star Trek » sont tout aussi clichés et prévisibles (si ce n’est plus!), ce qui n’empêcha pas les films de devenir cultes.

« Jupiter Ascending » possède le souffle épique des grandes œuvres d’antan. Appuyé par une réalisation solide, le film propose un univers visuel éblouissant, magnifié par des effets spéciaux de qualité. Des décors aux costumes, en passant par l’architecture des vaisseaux, tout est fait pour nous immerger dans un monde inconnu, tantôt féerique, tantôt effrayant.

Les scènes d’actions et les batailles spatiales sont parmi les plus jouissives que l’on ait vu depuis longtemps. A bien y réfléchir, on pourrait même dire que les derniers films à nous avoir proposé des scènes aussi intenses et dantesques tout en restant parfaitement lisibles, sont ceux de la trilogie « Matrix ».

Le film est une véritable claque pour les yeux comme pour les oreilles. La musique évoque les plus belles partitions de John Williams, sans jamais tenter de l’imiter, et renforce le sentiment épique des scènes d’action, comme les émotions des scènes plus intimistes.

Au final, apprécier « Jupiter Ascending » dépendra uniquement de ce que vous en attendez. Si vous espérez la renaissance du « Space Opera » avec un scénario riche et novateur ainsi que des personnages construits et fouillés, passez votre chemin. En revanche, si vous cherchez un spectacle visuel de grande qualité, avec son lot de passages épiques ainsi qu’une mythologie et un univers original, alors le film est fait pour vous.

À dix mois de la sortie du prochain « Star Wars », « Jupiter Ascending » est une bonne piqûre de rappel permettant de se remémorer tout ce que l’on aime et ce que l’on attend d’un film de science fiction.

Steve Thoré