Dans les villes de grande solitude

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Pour tous les sceptiques qui mettent en doute l’intérêt des festivals de cinéma, Diao Yinan, le réalisateur du glacial « Black Coal », est le meilleur des démentis. Qui sur la planète cinéphile aurait pu se délecter de ce cinéma puissant, plongeant au cœur des mythes fondateurs, sans les vitrines que sont Berlin, Cannes et Venise ? Car c’est auréolé de l’Ours d’Or que débarque sur nos écrans ce diamant brut. Comme Emir Kusturica ou le Perse Fahradi, Diao aura construit sa réputation en hantant les foires à la pellicule qui transforment comme jadis celles de Champagne vouées à l’échange de denrées le vaste monde en un village. Il y a aujourd’hui presque une décennie, les cinéphiles avaient découvert via Vancouver cet « Uniform », fable grinçante qui mettait à mal le proverbe «l’habit ne fait pas le moine ». C’est donc échaudé mais curieux que nous découvrîmes, pour les plus chanceux de la profession à Cannes, son «Night Train». Femme fatale, ambiance délétère, fusion des éléments : le metteur en scène peaufinait son rapport étroit avec un genre majeur le film noir.

Car le bonhomme est malin. Il sait que dans un environnement où les gardiens de l’orthodoxie règnent en maître, il est nécessaire de couvrir son propos d’un brouillard épais, d’un écran de fumée. Certains ancêtres prirent la machine à remonter le temps pour mieux décrire le monde contemporain en lui faisant endosser les défroques de siècles passés. Ce fut, par exemple, le cas des metteurs français sous l’Occupation. Puiser un synopsis chez Balzac ou chez Zola semblait plus prudent. Notre Chinois, lui, a d’autres sources référentielles : Huston, celui de « quand la ville dort » voire le Siodmak des « Tueurs ». Archétype des personnages (la femme fatale, le flic qui noie ses angoisses dans l’alcool, les petits frappes et les gros durs), lieux glauques -ici ces paysages industriels omniprésents- et destins  inéluctables. Mais derrière cette partition jouée avec tout le sérieux nécessaire, il n’est pas question de noyer le propos sous une ironie de mauvaise aloi, chaque personnage doit aller jusqu’au bout de son parcours. Il faudrait être bien naïf, cependant, pour ne pas apercevoir derrière le théâtre de marionnettes, les angoisses d’une société en mutation.

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Ce n’est pas pour rien que l’histoire est scandée en deux mouvements, en un tempo binaire. Si son rapport à l’espace est saisissant ; le réalisateur ne pouvant imaginer d’histoire sans lieux parfaitement définis (la blanchisserie, le casino décrépi, la grande roue qui révèle en prenant de la hauteur les arcanes du mystère), le rapport au temps qui passe est également  passionnant. Nous ne vous gâcherons le plaisir de découvrir le premier travelling du film, à la fois performance technique et fil rouge d’une énigme à ses prémisses. Et soudain, le spectateur se voit projeter dans un tunnel spatio-temporel subtilement matérialisé à l’écran. Dès lors le monde industriel et ses codes basiques cèdent la place au doute et à la décrépitude. Diao Yinan n’est pas un voyageur sans bagage, ni un simple conteur. C’est un exorciste : celui de la violence sous-jacente qui mine la société. Il en a peur viscéralement. Il sait qu’elle est partout présente mais la caméra cherche toujours, désespérément,  les angles morts, l’hors champ lorsqu’elle pointe son museau sanglant. Là où son compatriote Jia Zhang Ké dans «A touch of Sin» jetait à la face des voyeurs de la pure hémoglobine, lui retrouve les vertus des ombres portées.

Mais la phobie ultime reste la solitude. Car dans les villes chinoises contemporaines, les héros ont disparu, pollués par les cheminées du crépuscule hivernal et la soif de vérité se dilue dans la neige sale des certitudes envolées. Les Vamps s’avèrent n’être que des petites filles apeurées et les justiciers confondent les feux d’artifice avec la bande son des guérillas urbaines.

 

REGIS DULAS