Loin des hommes

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Le cinéma français n’est pas coutumier de nous montrer des oeuvres dont l’espace, les grands espaces occupent une place première, prépondérante, au point d’être intégrer dans la narration même du film. Il faut se tourner vers d’autres cinématographies pour trouver des titres de films les prenant en compte ; le cinéma américain en est coutumier depuis de nombreuses décennies à travers le western en particulier, mais pas uniquement, d’autres genres peuvent les intégrer et pas seulement sur le sol américain (John Huston avec « African Queen » en 1951 par exemple). Les japonais et les russes comptent dans leur cinématographie respective un certain nombre de titres. L’un de ceux-ci, et il a l’avantage de les réunir, c’est « Dersou Ouzala » d’Akira Kurosawa (1975). L’évocation de ce titre n’est pas là uniquement pour illustrer cet article, mais ce titre a servi de référence, d’absolu, de modèle pour le réalisateur, Safy Nebbou qui ne nous avait pas habitué à des exercices d’une telle volée : que ce soit dans « L’empreinte de l’ange » en .2008 ou dans. « L’autre Dumas » en 2010. Films non négligeables mais pas pour autant inoubliables. Ici, est ce le projet, le livre, le lieu, l’acteur, la musique qui ont permis au réalisateur de nous présenter un film à part dans sa filmographie, à part dans la cinématographie française ?.

Safy Nebbou s’est servi du livre de Sylvain Tesson, l’adaptant, en ajoutant des personnages, des situations, non prévues initialement par Sylvain Tesson. Le livre, publié en 2011, a connu un certain retentissement tant d’un point de vue critique que commercial, couronné même par le prix Médecis essai. Dans son livre, le personnage, l’auteur lui-même, est seul près du lac Baïkal en Sibérie durant six mois. Il n’en est plus tout à fait de même dans le film, Safy Nebbou (aidé en cela d’un co-scénariste David Oelhoffen, dont on a pu apprécier il y a quelques mois son long métrage « Loin des hommes », film dont la parole est assez rare également). Les deux scénaristes inventent plusieurs personnages secondaires dont un fugitif, considéré comme mort, et entre lesquels une certaine amitié naîtra. Mais ce qui fonde davantage la différence avec l’écrit, c’est la place accordé à l’image d’une part et aux sons d’autre part, éléments constitutifs du langage filmique. Safy Nebbou va confier l’image à un chef opérateur, qui a la particularité d’être à la fois réalisateur (il a co-réalisé «Quand la mer monte » avec Yolande Moreau en 2004; et d’autres par la suite, il est également cameraman, et participe à des projets très divers au point d’être au générique la même semaine du film de Nebbou et de celui de Frédéric Bedbeiger « L’idéal ». !.). L’intérêt du film réside en grande partie à la qualité de l’image. Certes il est aidé par le décor, encore faut-il en savoir l’amener à l’écran, certains plans sont à couper le souffle, utilisant différents moyens pour montrer l’aspect grandiose de ce décor, dont un drone, notamment le plan final du film.

L’autre apport important du film réside dans la qualité de la bande son. Ici, ce ne sont pas les dialogues qui occupent tout l’espace de la bande son, mais d’une part la musique et les sons naturels d’autre part. L’idée d’Ibrahim Malouf pour la composition de la bande sonore provient d’un échange entre Raphael Personnaz et le réalisateur qui demandait à l’acteur s’il jouait d’un instrument. Il se trouve que l’acteur pratique la trompette. Ainsi est né le choix de Malouf qui n’utilise pas seulement cet intrument, mais également le piano. La musique, placée à certains moments du film contribue au plaisir que l’on prend à ce film. Les sons ont une réelle présence dans ce film : craquements sonores impressionnants du lac lui-même, etc…

Reste la composition de Raphael Personnaz. Depuis quelques temps, Personnaz semble prendre son temps, comme s’il ne voulait lasser le spectateur en enchaînant les films, au risque se banaliser. Il semble vouloir choisir des films dans lesquels il pourrait explorer plus profondément son jeu de comédien. Il a été à l’affiche de quatre films sur trois années : « L’affaire SK1 » de Frédéric Tellier, « Le temps des aveux » de Régis Warnier (tourné au Cambodge), « Une nouvelle amie » de François Ozon et ce film-ci tourné en Sibérie. Trouver la « note juste » pour interpréter Teddy, cet homme qui s’isole en Sibérie, n’a pas du être simple. Le conseil que lui a donné le réalisateur était de « lâcher prise ». Personnaz ne fait pas une performance dans ce film. Plutôt, il s’intègre dans les éléments : les éléments naturels (ceux de l’environnement dans lequel ils sont passé plusieurs mois : équipe technique, réalisateur et comédiens) et les éléments filmiques. Et c’est peut-être à la fois la qualité du film et sa limite : une trop grande modestie. Et en cela, ce film n’atteint pas son modèle, le film d’Akira Kurosawa, « Dersou Ouzala », dont une séquence est reprise dans le film de Nebbou lorsque le fugitif sauve Teddy. Les grands espaces sont bien là, les intentions sont bien là, mais le souffle de l’aventure n’est peut être pas assez présent.

Christian Szafraniak