« Il faut se laisser aller dans la vie comme un bouchon dans le courant d'un ruisseau »

404237.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

 

« Le dernier mouvement de l’été » est le premier film que Bruno Podalydès a écrit, réalisé et interprété en 1989. Les courts métrages sont souvent considérés comme des ballons d’essai. Et pourtant depuis, il nous donne régulièrement rendez-vous, alternant les formats long et court. Et ce avec un certain retentissement, dès « Versailles rive gauche » son premier long en 1992  ou « Liberté-Oléron » en 2001 et plus récemment « Adieu Berthe » en 2012.

Venons-en à sa quatorzième réalisation. Bruno Podalydès, auteur en solo, s‘est octroyé le rôle principal, celui de Michel, un infographiste passionné par l’aéropostale. Michel n’a jamais cependant piloté un seul avion, sauf tel un enfant  ses propres ailes et les maquettes qu’il collectionne.  Scénariste unique certes, mais son frère Denis Podalydès, le comédien, metteur en scène de théâtre et sociétaire de la Comédie Française, n’est pas pour autant oublié de la distribution, même s’il est moins dans la lumière. Il campe ici le rôle de Rémi, le frère, qui malgré lui déclenchera une nouvelle passion. Hasard d’un palindrome, mot que l’on peut lire dans les deux sens, « kayak » apparaît à Michel telle une révélation, d’autant que sa forme rappelle celle d’un avion qui aurait perdu ses ailes. Et cela devient pour Michel une véritable obsession qui envahit le toit de sa demeure.

Côté féminin, trois personnages : la femme, l’amante et l’alter ego. Sandrine Kiberlain incarne Rachelle. C’est elle qui l’incite à quitter le toit pour se jeter enfin à l’eau et prendre le large en kayayk sur une rivière. La seconde, c’est  Laetitia interprétée par Agnès Jaoui. Cette jeune veuve tient une guinguette aux abords de laquelle Michel fait escale pour finalement y planter la tente. Enfin, Vimala Pons joue Mila, une serveuse qui a trouvé refuge auprès de Laetitia.

Michel est tombé sous le charme du lieu et de Lætitia, sans être indifférent à Mila avec laquelle il passe une nuit tous deux séparés par une planche. Si cette  séquence évoque le couple Claudette Colbert et Clark Gable dans « New York – Miami » de Frank Capra (1934),  d’autres toutes aussi savoureuses fourmillent dans le film :  l’utilisation érotique de post-it, le pliage de la tente qui n’est pas sans rappeler  Jacques Tati, etc.

C’est là l’un des intérêts de “Comme un avion” : du début jusqu’à la fin du film l’us et l’abus d’objets sur le lieu de travail, au domicile, mais aussi pour l’aventure qui ne peut se faire qu’avec un nombre exagéré de matériel plus ou moins utile, et enfin à la guinguette où deux hommes passent leur temps à peindre et à bricoler sous les arbres.

Cette virée en kayak, c’est  quitter son travail, ses habitudes pour vivre de nouvelles aventures et faire des rencontres. Elle a aussi un sens plus métaphorique : se libérer des servitudes, des contraintes imposées par notre société et vivre plus pleinement sa vie. N’est-ce pas la maxime du peintre Pierre-Auguste Renoir que Jean Renoir, son fils cinéaste, fit sienne ? « Il faut se laisser aller dans la vie comme un bouchon dans le courant d’un ruisseau ». La théorie du bouchon est présente dans « Partie de campagne », « Boudu sauvé des eaux », « Le déjeuner sur l’herbe ».

La parenté avec Renoir n’est pas fortuite. « Comme un avion » n’est-il pas la suite de « Boudu » ? A la fin de ce dernier, Boudu quitte la ville pour la campagne, en se laissant aller au gré des flots dans sa barque voguant sur la rivière. La guinguette où atterrit Michel n’est-elle pas celle de « Partie de campagne » ?

Autre composante importante est la place accordée à la musique et à la chanson : au fil du film on retrouve « Comme un avion »de Charlélie Couture, on entend  Georges Moustaki et surtout le texte de Gérard Manset « Vénus », chanson qui s’intègre presque magiquement aux images du film de Bruno Podalydès.

Certes, le film tarde à décoller. Et pourtant Bruno Podalydès signe là peut-être sa meilleure réalisation, un film d’émancipation dans toutes ses acceptions. Bruno Podalydès s’assume seul, et si le frère tient un rôle secondaire, il n’est pas vraiment mineur, la fin du film le montre bien.

Christian Szafraniak.