L’exil pour un avenir meilleur

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Irlande, Enniscorthy, années cinquante. Eilis Lacey embarque sur un bateau vers un avenir meilleur aux Etats-Unis, plus précisément dans la ville de New York. À bord, on lui prodigue quelques conseils pour passer les contrôles d’immigration d’Ellis Island. « N’aies pas l’air trop innocente. Je te mettrai un peu de rouge à lèvres et de mascara. Peut-être un peu de crayon aussi. Tiens toi droite. Cire bien tes chaussures. Et ne tousse pas, quoi qu’il arrive. Ne sois pas impolie ou trop sûre de toi, mais n’aies pas l’air trop nerveuse non plus. Pense comme une Américaine. Il faut que tu saches où tu veux aller. » Ces conseils lui seront précieux et lui permettront d’entamer une nouvelle vie en Amérique, loin de son Irlande natale, où il n’y avait alors aucune possibilité d’avenir satisfaisante pour elle. Pourtant à Enniscorthy, Eilis avait sa famille, ses amis, ses racines mais pas de travail. Timide et réservée, nostalgique de son ancienne vie et perdue face au tourbillonnement de New York, son arrivée ne se fait pas sans heurts. Mais petit à petit, elle s’adapte, s’ouvre à ce nouveau monde et trouve l’amour auprès de Tony, un Italien enjoué et bavard. Elle commence enfin à s’épanouir dans cette nouvelle vie lorsqu’un événement la ramène en Europe. Elle retrouve sa mère et ses amies, tous la poussent à rester dans son pays d’origine et à ne pas rentrer en Amérique. Ce pays qu’elle aime l’appelle, les paysages de son enfance, à perte de vue, lui manquaient, son passé la rattrape, et elle se retrouve finalement partagée entre son amour pour son pays natal et la vie qu’elle a commencé à se construire en Amérique.

Nominé pour de nombreux prix, des Oscars aux Golden Globes, récompensé au Festival du film de Hollywood en 2015, au “New York Film Critics Circle Awards”, la même année et à la soixante neuxième cérémonie des “British Academy Film Awards”, le nouveau film de John Crowley est plutôt une réussite. D’abord par son histoire, elle est a priori très simple, assez prévisible : d’abord une rencontre, une histoire d’amour, puis un événement qui met à mal cette relation et enfin un dénouement. John Crowley adapte ici le roman du même nom de Colm Tóibín. Cependant, l’histoire est sensible, touchante dans sa simplicité. Saoirse Ronan sonne juste, n’en fait pas trop et c’est ce qui la rend si lumineuse. Les tourments et les hésitations dont souffre la jeune femme qu’elle interprète sont familiers, renvoient à des situations que nous avons tous déjà connus.

L’histoire d’amour entre la timide irlandaise et l’italien charmeur ne semble pourtant pas être le point central de ce film. “Brooklyn” est aussi une réflexion sur ce qu’on est prêt à abandonner, à laisser derrière soi pour aller de l’avant, sur les risques que l’on est prêt à prendre pour avoir des possibilités d’un avenir meilleur. Une problématique qui sonne aujourd’hui très actuelle.

“Brooklyn” dresse une opposition entre ces deux pays que sont l’Irlande et les Etats-Unis. D’un côté on retrouve l’Irlande conservatrice et de l’autre l’Amérique où tout est possible, l’American Dream. L’Irlande est représentée comme la terre natale, rurale et conservatrice, avec des paysages infinis, où la nature est encore à l’état sauvage. Les Etats-Unis sont symbolisés, eux, par la foule, le mouvement, les plages bondées, les grands magasins, la modernité. Cette dualité s’observe notamment à travers les images capturées par la caméra, par laquelle les différences entre les deux pays sont amplifiées. Mais ce n’est heureusement pas la seule fonction de la caméra. Celle-ci donne vie aux plans et aux paysages, ils sont tout simplement beaux et donnent envie de se plonger dans cette époque d’après-guerre encore plus intensément.

Le réalisateur nous avait ému avec “Boy A”, l’histoire d’un jeune homme tentant de se réadapter à la société britannique après avoir passé des années dans une prison pour mineurs pour avoir commis un meurtre lorsqu’il n’était alors qu’un enfant. Il réussit de nouveau à nous toucher avec ce drame romantique. Un film d’époque, où on est plongé dans une décennie en pleine mutation. “Brooklyn” est un film d’amour, tendre, avec des personnages plus qu’attachants qui réussit à nous transporter le temps d’un instant.

 

Julie Jouhaud