Brelan d’as

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O vous pauvres mortels qui croyez que l’on peut narguer impunément le Temps, le dernier long métrage de Benoit Jacquot sera une cruelle piqûre de rappel. Les rendez-vous manqués tomberont toujours dans les limbes des non actes et parfois le passé saute à la gorge du quidam imprudent comme un chat enragé. Personne ne peut jouer impunément avec le destin. Lorsqu’il offre à l’affamé cet instant magique de la rencontre avec l’inconnue, malheur à celui qui rompt ce fil magique reliant deux existences au-delà de toute évidence. Point de départ de ce conte : il était une fois un collecteur d’impôt, Benoit Poelvoorde tout droit sorti d’une nouvelle de Marcel Aymé, qui au fin fond d’une ville de province, en l’occurrence Valence filmé comme le labyrinthe du Minotaure, croise la route d’une vendeuse de bergère (le meuble pas la rurale). De cette historiette, l’architecte de la «villa Amalia» construit un mélodrame flamboyant où les mânes de Douglas Sirk veillent au grain.

L’esprit du romantisme germanique est tangible mais la philosophie de l’auteur des « adieux à la reine » couve sous les cendres attiédies par le quotidien. Le héros ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Il n’y a pas de bouc émissaire sur lequel les personnages, et à travers eux par mimétisme empathique les spectateurs, peuvent décharger les responsabilités d’un échec programmé. Le scénario n’a pas besoin de s’appuyer sur un ou des méchants afin de faire progresser l’histoire. S’il y a des actes manqués à la genèse de l’imbroglio, c’est au sens psychanalytique du terme qu’il faut l’entendre. Subtilement lorsque le cœur veut, c’est le corps qui ne veut pas. Corps physique (crise cardiaque ou plus probablement plus vraisemblablement psychosomatisme) comme corps social (l’arrière-plan n’est pas éthéré, le drame se joue dans le monde réel), s’opposent à la volonté du trio majeur. L’écueil principal aurait été de multiplier les anecdotes afin de durer sur la longueur. Ce serait oublier que Benoit Jacquot est un grand timonier.

Nous ne sommes pas dans un paysage islandais, le feu ne couve pas forcément sous la glace. Non, ce qui intéresse le réalisateur -et reconnaissons qu’il y est passé maître-, c’est l’art de l’esquive. Et comment mieux gérer l’esquive qu’en jouant sur l’esquisse? Il ré invente ici le corset victorien : frôlements, regards détournés, plus souvent destinés aux miroirs qu’aux autres protagonistes de la scène. Scènes de la vie de province si cher à Balzac où le moteur de la société est encore le « qu’en dira-t-on », où la position sociale n’est pas reléguée au placard aux accessoires caduques, telle est la colonne vertébrale de ce « trois cœurs ». La justesse de Catherine Deneuve, dont la résurrection cinématographique ne peut que nous toucher, ainsi que la délicatesse de la mise en scène contribuent à la réussite de l’œuvre. Il ne faudrait pas, toutefois, oublier l’implacable mécanisme qui structure l’ensemble. Dans la tragédie classique, et s’en est une indubitablement, les Dieux se jouent des pauvres humains : un jour l’addition surgit à la table du banquet. Quant à la magnifique ironie du plan final, il emportera les ultimes digues de vos canaux lacrymaux.

REGIS DULAS