Ars gratia artis

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Les frères Coen ne devaient pas ignorer cette formule latine, que l’on peut traduire par « L’art est la récompense de l’art », formule utilisée par la MGM (Metro Goldwyn Mayer, un des grands studios hollywoodiens fondé en 1924. Dès cette même année, Howard Dietz, responsable de la publicité de ce studio, propose cette formule comme « emblème » de la société. Elle va figurer dans le logo même du studio : un lion rugissant entouré d’un anneau sur lequel est inscrit cette formule en latin, logo qui figurera sur tous les films produits et/ou distribués par la Major.
En réalité, c’est un slogan de Théophile Gautier, pour qui l’expression pouvait se comprendre ainsi : l’art n’a pas d' »utilité » en soi, que l’on fait de l’art pour l’art, et non pour d’autres raisons, qu’elles soient morales, financières, ou matérialistes. Dans ce cas, ce ne serait plus de l’art.
Et c’est la question que pose ce nouveau film des frères Coen : les grands studios hollywoodiens dans les années cinquante, alors que leur règne sur le cinéma américain et mondial connaît son apogée oeuvrent-ils au nom de l’art ou de celui de l’argent.

Les Coen rendent un hommage reposant sur le paradoxe à cet âge d’or des studios en racontant une journée d’Eddie Mannix. Une journée ordinaire pour lui mais hors du commun pour le commun des mortels. Mannix est « fixer » pour le compte du studio « Capitole » – En réalité , le véritable Mannix oeuvrait pour le compte de la MGM.  Sa fonction est de «réparer» tout ce qui peut dysfonctionner. On peut dire qu’il met de l’huile dans les rouages quelque peu complexes et délicats de cette usine à rêves. Il passe son temps à veiller aux acteurs, à surveiller leurs faits et gestes, cherche à éloigner une certaine presse, ce qui nous vaut une extraordinaire parodie de la journaliste américaine Louella Parsons, spécialisée dans les rumeurs sur la vie privée des acteurs et actrices, interprétée avec un certain piquant par Tilda Swinton.

Sa journée va consister également à intervenir sur les plateaux de tournage de films, les choix des frères Coen, ne sont pas innocents : un péplum biblique, une comédie musicale à base de numéros de ballets aquatiques, grands films romanesques à la Douglas Sirk, westerns musicaux, genres dominant dans les années cinquante mais tombés pratiquement en désuétude à l’heure actuelle. Le plaisir que l’on éprouve à la vision de leur film provient du fait que non seulement ils évoquent ces genres mais ils vont jusqu’à nous montrer la fabrication de certains plans des films dont il est question. La reconstitution de l’activité des studios est d’une grande minutie, allant jusqu’à retrouver les manières dont se faisaient ces films, le matériel utilisé à cette époque (caméras, appareils de prise de son, éclairage, équipes techniques….), les acteurs en vogue à cette époque, et pour la plupart d’entre eux interprétés par de grands comédiens américains contemporains, avec une mention particulière pour Alden Ehrenreich interprétant Hobie Doyle, la star montante du studio.

Pour pimenter encore la journée de Mannix, un enlèvement est perpétré sur la personne de Baird Waitlock (impérial George Cloney), enlèvement organisé par un groupe de scénaristes communistes. Ce qui ne peut manquer de faire penser à un événement important durant cette décennie, la chasse aux sorcières mise en oeuvre par le sénateur Mc Carthy, cherchant à écarter tout communiste au sein des grands studios hollywoodiens. Lors de sa enlèvement, les scénaristes cherchent à convaincre Baird Waitlock en appliquant les schémas marxistes à l’organisation hollywoodienne.
Cet enlèvement n’est pas seulement une séquence un peu farfelue provenant de la très fertile imagination « coenienne » mais, si l’on en revient à la formule « ars gratia artis », les studios ne sont pas là uniquement pour permettre la réalisation d’oeuvres cinématographiques, ayant peu ou prou une qualité artistique, mais ils sont là pour le bon fonctionnement du système capitaliste.
Et si les frères Coen nous montre bien les relations de ce « fixer » avec les comédiens, les réalisateurs, les scénaristes, les journalistes, brefs ceux qui sont pour la fabrication même des films. En revanche, les vrais propriétaires des studios ne sont quasiment pas montrés, alors que « fixer » est en lien avec eux. Il est bien là évidemment pour résoudre les multiples problèmes quotidiens de ce petit monde, mais il est surtout là pour appliquer les décisions des responsables du studio.

Et s’il y a admiration des frères Coen pour cette période de l’histoire du cinéma américain et mondial, et l’admiration est grande de leur part. Ils aiment ce cinéma, ils l’ont déjà montré dans certains films précédents, mais ils ne sont pas dupes. Et les contradictions existant au sein des studios sont bien présentes dans leurs films. Et leur cinéma est le produit même de ces contradictions, puisqu’ils passent par ces grands studios pour obtenir des financements et la possibilité d’être distribué par ces mêmes studios, ils ont réussi à garder une certaine indépendance au sein même du système. Indépendance obtenue par la rentabilité de leurs films, car leurs films ne disposent pas de budgets pharaoniques pour les réaliser, mais leur exposition est telle que les frais sont entièrement couverts par l’exploitation en salles de cinéma, notamment depuis le succès inattendu de « True Grit », succès qui leur permettra de réaliser encore quelques films avec même indépendance.
D’aucuns trouvent ce 17ème long métrage quelque peu mineur dans l’oeuvre « coenienne », surtout qu’il survient après une série d’oeuvres plus graves « Inside Llewyn Davis », « True Grit » et « A serious man ». Même mineur, on ne peut regarder sans une certaine jubilation ce nouvel opus.

Christian Szafraniak