Amour et Simulacre

Un génie très discret

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Grand créateur de forme, génie sous-estimé du cinéma américain,  Robert Zemeckis bâtit doucement mais sûrement sa légende. Ancien protégé de Steven Spielberg, il a su quitter l’ombre de son prestigieux mentor pour suivre sa propre voie et imposer son style. Son oscar de meilleur réalisateur pour Forrest Gump (remis en mains propres par Spielberg lui-même), plutôt que de l’enfermer dans une carrière pépère, le libéra et lui fit embrasser sa vraie stature  : celle d’un chercheur, acharné, exigeant, qui n’a jamais cessé d’interroger le langage cinématographique.

Cinéaste des défis logistiques et technologiques, chacun de ses films est une proposition, et mériterait d’être enseigné. Roger Rabbit (1987), qui mélangeait animation et prises de vues réelles, La Mort vous va si bien (1991), Forrest Gump (1995), qui utilisa les effets spéciaux «  invisibles  » sans parler de sa trilogie de la Motion Capture (Le Pôle Express, Beowulf et Scrooge) sont autant d’œuvres qui ont enrichi la grammaire cinématographique et profité à tous les cinéastes.

Sans Zemeckis, James Cameron n’aurait pas disposé de la technologie nécessaire pour Avatar. Voilà qui est dit.

Casablanca

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Avec son nouvel effort, «  Alliés  », il investit pour la première fois le film de guerre. Avec en têtes d’affiche un couple glamour à souhait, Marion Cotillard et Brad Pitt. Sous influence Hitchcockienne (on pense aux «  Enchâinés  » notamment), Zemeckis prends son pieds et cela se voit à chaque image.

Chargé d’assassiner l’ambassadeur d’Allemagne, le Canadien Max Vatan (Brad Pitt) est envoyé à Casablanca où il doit collaborer avec une espionne française qu’il ne connait pas. La rencontre de ces deux personnages qui ont fait du mensonge leur métier donne lieu à de très belles scènes d’une rare subtilité. Adoptant le point de vue de Max, le scénario nous fait partager son évolution psychologique. Ainsi, comme lui, on finit par tomber sous le charme de Marianne Beauséjour avant d’embrasser ses doutes. L’alchimie entre les acteurs est parfaite et y est pour beaucoup dans la réussite du film. Quel plaisir de voir un couple de stars comme à la belle époque  !

Apparences

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Déguisé en thriller d’espionnage, «  Alliés  » est en fait un film sur l’amour.

Contenant peu d’action, il parvient sans peine à nous accrocher, particulièrement dans sa deuxième partie où le scénario s’engouffre dans les méandres de l’amour douloureux. Car la guerre, la Grande Histoire comme on dit, n’est qu’une toile de fond. La vraie Grande Histoire est celle de ce couple gangréné par le doute et le soupçon. Au fur et à mesure que ces derniers grandissent, nous nous rapprochons du cœur du film, à savoir la vérité au-delà des masques et des contingences sociales. Notre capacité à changer, à écouter notre cœur malgré les faux-semblants et le chaos. La richesse thématique est inouîe.

Racée, élégante et discrète, la mise en scène atteint des sommets. En état de grâce, elle nous ménage de grands moments de tensions mais aussi de romantisme exacerbé. Presque entièrement tourné en studio, le film est truffé d’effets spéciaux totalement au service de l’histoire et notamment de la reconstitution historique d’un Casablanca sous occupation Allemande. En cela il inaugure une nouvelle avancée dans la recherche formelle de son réalisateur pour atteindre ici une forme de cinéma hybride, à mi-chemin entre le cinéma virtuel et le cinéma  classique.

Mais ces artifices n’occultent jamais le vrai cœur du film  : une sublime histoire d’amour comme on en voit plus au cinéma.

Film sur la naissance du sentiment amoureux, il illustre brillamment l’adage que «la beauté est dans l’œil de celui qui la contemple». Tiraillé entre ses sentiments et son devoir, Brad Pitt est vulnérable, à fleur de peau, dans ce qui est sans doute son meilleur rôle. Sublimé par une Marion Cotillard troublante et douloureuse.

Anachronique, subversif et précieux, «  Alliés  » est bouleversant et vous marquera durablement.

Fouad BOUDAR