Adaptation affranchie façon Maître Jacquot

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« Journal d’une femme de chambre » : Non, ce n’est pas encore un ridicule téléfilm Maupassant sur lequel on s’attarderait volontiers un dimanche soir. Benoît Jacquot, réalisateur davantage connu pour « 3 cœurs » ou « Les Adieux à la Reine », n’avait pas pour volonté de rouler dans la boue Octave Mirbeau.

Trois autres cinéastes s’étaient déjà risqués à l’adaptation du « Journal d’une femme de chambre », et non des moindres puisqu’il s’agit du russe Mikhaïl Martov (en 1916) mais surtout de Jean Renoir (en 1946) et de Luis Buñuel (1964) avec une Jeanne Moreau encore fringante dans le rôle de Célestine. Comme si le travail d’adaptation n’est pas assez périlleux, il fallait donc se mesurer à deux Maîtres ou les nier totalement. Benoît Jacquot a choisi la seconde option et se recentre sur le texte originel, en fragmentant néanmoins son intrigue, donnant ainsi du relief et du dynamisme au film qui l’éloigne des biographies trop fidèles et soporifiques. On y suit le parcours initiatique de Célestine – interprétée par Léa Seydoux – qui s’endurcit puis explose subitement à l’image d’un volcan assoupi. Le spectateur avance au rythme de cette femme de chambre et de ses différentes maisons. Filmant toujours derrière la nuque de l’actrice, le réalisateur décompose sa vie en épisodes comme le sont les pièces de théâtre en actes. Cela donne un relief de temps, une profondeur au personnage de Célestine qui aurait pu être une simple servante grisée par son quotidien morne.

C’est aussi une manière de laisser une multitude d’interprétations possibles quant à une fin très sombre. Car c’est finalement de cela dont il est question dans la vie de Célestine : sa porte de sortie. Dès le départ, sa patronne lui en parle : “Avec de la conduite il pourrait vous arriver des choses heureuses”. Si notre héroïne semble dans un premier temps très professionnelle – entendez très docile – elle va peu à peu chercher des solutions. A tâtons, elle expérimente des reconversions possibles : épouser ce vieux Capitaine, finir sa vie avec ce sombre Joseph, devenir prostituée de luxe ou prendre soins du jeune marquis malade incarné par Vincent Lacoste.

On se perd parfois entre empathie et dégoût profond pour cette Célestine qui lutte entre servitude et révolution de velours mais surtout dans le paradoxe de la bourgeoisie censée être dénoncée. Car Célestine est parisienne, elle n’a rien d’une femme de chambre comme les autres – elle est Léa Seydoux. Elle est plus affriolée que sa maîtresse de maison qui ne tient qu’à son argenterie – une Madame Lanlaire incarnée avec brio par Clotilde Mollet. Elle est raffinée, elle choque par son insolence – elle marmonne des petits jurons tout bas en quittant les pièces, comme une petite fille prétentieuse. Si elle finit par apprécier sa situation le temps de quelques mois, elle finit tout de même par imiter un Monsieur Joseph – un Vincent Lindon méconnaissable – qui suit le même double jeu : servitude et trahison à rebours.

Pour le réalisateur, il s’agissait de faire ”écho direct avec le climat socio-politique actuel”. Ce n’est pas tout à fait évident lorsque l’on voit le film, hormis pour le clin d’œil historique fait à “la naissance de l’antisémitisme” amené par Joseph, le jardinier en apparence très calme et respectueux. Son personnage s’avère finalement être le pire des monstres quand le soleil se couche. Il participe aux premiers journaux “anti youpin”, à cette haine silencieuse qui grandit dans l’ombre de l’affaire Dreyfus.

Concernant l’esclavage salarié ou la discrimination sexuelle qui sont aussi des questions encore actuelles, le film n’apporte rien de nouveau mais s’y attarde plus longuement par rapport aux adaptations antérieures.

C’est finalement la technique de ce film qui est remarquable, en commençant par les costumes qui ne manqueront pas d’attiser la curiosité des jurys de festival et qui ne tombent jamais dans l’artifice. Il en est de même pour les accessoires, rien ne semble artificiel ou tout droit sorti d’une brocante. Sans trop de tape à l’œil, toute une époque se donne en sacrifice aux acteurs et le travail de reconstitution est si peu perceptible que l’on aurait tendance à l’oublier. Le travail décoratif réussit à éviter l’intrusion dans la narration, rien ne fait obstacle à part peut-être l’extravagance vestimentaire de celle qui ne devrait être qu’une femme de chambre dans ses plates-bandes. Ainsi perdue dans le sillage provocateur de Léa Seydoux, l’insolente qui marmonne contre la bourgeoisie, l’âme du roman de 1900 ressurgit sans tomber l’artifice.

 Virgile Lambeaux