2014, l’odyssée de Nolan ?

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En moins de dix ans, Christopher Nolan a su se forger une solide réputation. Tellement solide qu’il a désormais tout Hollywood à ses pieds, prêt à lui donner les pleins pouvoirs sur ses projets, même les plus personnels. Un mérite dont peu de réalisateurs peuvent profiter. Car si Nolan est devenu un nom important, une marque et surtout un metteur en scène très rentable, c’est parce qu’il possède une formule gagnante qui consiste à plaire au plus grand nombre en proposant des œuvres aussi riches visuellement que scénaristiquement. Soigner le fond et la forme est un réel défi pour un metteur en scène, l’idée étant de proposer une histoire originale et bien traitée, le tout dans un cadre riche, cohérent et soigné.

Son exemple le plus frappant étant « Inception », une œuvre non dénuée de défauts mais possédant tellement d’idées de scénario et de trouvailles visuelles, que la satisfaction l’emporte sur le reste. Un film d’auteur maquillé en blockbuster, voici la formule gagnante de Nolan pour attirer aussi bien le spectateur à la recherche d’un simple divertissement efficace et rythmé, que le cinéphile en quête d’une œuvre riche et originale.

Sa trilogie « The Dark Knight » fonctionne exactement sur ce principe, faisant courber sans mal l’échine de toutes les autres productions de super-héros actuelles. Même si l’écriture, chez Nolan, n’est plus aussi soignée et aboutie qu’à ses débuts (« Memento » étant probablement le scénario le plus complexe et rigoureux de ces 20 dernières années), elle se retrouve contrebalancée par une ambiance visuelle suffisamment riche pour compenser. Son dernier opus de la trilogie Batman, « The dark knight rises » était une réussite visuelle presque totale, mais souffrait de nombreuses incohérences et autres facilités scénaristiques, déjà ressenties sur « Inception ».

Autant dire qu’ »Interstellar » était attendu au tournant. Nolan a-t-il retrouvé la verve de ses débuts dans son écriture, tout en conservant un aspect visuel, riche et novateur, devenus sa marque de fabrique ?

Oui, et non…

Disons-le tout de suite : « Interstellar » est une réussite sur bien des points, mais pas forcément ceux auxquels on s’attendait.

Parlons en premier lieu du scénario : De prime abord l’intrigue semble étonnamment brouillonne. Nolan nous présente beaucoup d’éléments mais rien pour les relier entre eux. Pendant la première moitié du film, on se sent un peu perdu, à l’image de nos héros qui ignorent totalement le dessein de leur aventure. On se contente de se laisser porter, les scènes s’enchaînant avec plus ou moins de fluidité, puisant leur inspiration dans de nombreuses œuvres majeures du genre ( « 2001, l’odyssée de l’espace », « Le trou noir » ou encore « Soleil Vert »). On se sent plus dans un film hommage que dans une œuvre nouvelle et originale. Difficile de saisir où Nolan veut en venir et quelles conclusions il peut bien tirer de tout cela.

Mais il faut attendre la dernière heure pour prendre pleinement conscience de ce que l’auteur veut vraiment nous raconter, et c’est là que le film prend tout son sens. C’est un peu long, mais ça en vaut largement la peine. Car après nous avoir fait languir pendant presque deux heures en nous présentant de nombreuses questions sans réponses, Nolan nous gratifie de l’un de ces fameux tours de magie. De ceux qui vous font voir le film d’une façon toute différente, à l’instar de « Le Prestige », dont les nombreux rebondissements relançaient sans cesse l’intérêt tout en changeant continuellement notre perception du film.

On se retrouve ainsi de l’autre côté du miroir, passant d’un terrain familier balisé d’hommages en tout genre (on pense aussi beaucoup à « Gravity » durant le métrage), à une plongée vers l’inconnu des plus réjouissantes, Nolan étant bel et bien l’auteur surprenant et talentueux que nous connaissons. Mais il semblerait qu’il ait ajouté de nouvelles cordes à son arc.

Car comme à son habitude, l’histoire est complexe (le mélange d’explications scientifiques et de théories métaphysiques n’aidant pas à la rendre très accessible), mais dans « Interstellar » se sont avant tout les enjeux émotionnels qui priment. Chose nouvelle chez Nolan qui avait plutôt l’habitude de privilégier le déroulement de ses intrigues au profit du traitement de ses personnages.

Ici, il prend son temps pour nous présenter les différents protagonistes, leur mode de vie et les liens qui les unissent, avant d’entrer vraiment dans le vif du sujet. Les enjeux émotionnels sont donc bien présents et apportent beaucoup de profondeur au film.

Mais ces enjeux seraient inexistants si les personnages n’étaient pas campés avec suffisamment de conviction. Et autre gros point fort : les acteurs sont remarquables . Matthew McConaughey prouve une fois de plus, après « Killer Joe », qu’il est un acteur absolument brillant. Il livre une interprétation juste, émouvante et toute en retenue, à l’image du reste du casting. De Michael Caine à Jessica Chastain en passant par David Gyasi ou Anne Hattaway, tous font preuve d’un talent incroyable pour rendre leurs personnages crédibles, nous offrant ainsi de beaux moments de bravoure et d’émotion.

Tous ces éléments font plaisir à voir puisque la rigueur scénaristique, la cohérence narrative et la direction des acteurs était le gros point faible du précédent film de Nolan. Ici, ils sont justement les points forts. A la grande question posée plus haut, on peut donc sans hésiter répondre que oui, Christopher Nolan a bel et bien retrouvé sa verve et son inspiration de ses débuts pour nous livrer un récit riche en rebondissements et en émotions.

Après nous être penché sur le fond, il ne nous reste plus qu’à évoquer ce qui fait généralement l’autre gros point fort des films de Nolan : la forme.

Et c’est justement là que le bilan est plutôt mitigé. Car si Christopher Nolan a toujours su faire preuve d’une imagination sans borne quant au visuel de ses films, il a en revanche plus de mal à les mettre en image. Problème dont souffrait justement « The dark knight rises », certaines séquences d’ »Interstellar » souffrent d’un manque de lisibilité évident dû en partie à des problèmes de cadrage et de montage. C’est un véritable gâchis lorsque l’on voit le potentiel visuel du film ! Car oui, certaines séquences sont à couper le souffle et certains environnements sont d’une beauté fascinante, mais malheureusement plombés par des faiblesses purement techniques.

Pour citer à nouveau « 2001, l’odyssée de l’espace », ce qui a élevé le film au rang de chef d’œuvre incontesté de la science fiction (d’œuvre d’art même pour certains), c’est justement cette capacité que possédait Kubrick à pouvoir proposer des environnements originaux et uniques tout en les mettant en valeur avec des plans de toute beauté et une mise en scène des plus exigeantes. Et c’est sur ce point que l’on peut cesser de comparer « 2001 » à « Interstellar ».

Car si ce dernier a bel et bien un visuel fort et unique, il est malheureusement gâché par des cadrages maladroits et des effets spéciaux assez « cheap » par moment. Les environnements entièrement numériques se font vraiment ressentir là où dernièrement, « Gravity » était un véritable tour de force en terme de réalisme. Il faut en revanche saluer certains effets mécaniques volontairement « old school » évoquant l’âge d’or du blockbuster de science fiction. Un mélange visuel qui oscille donc entre l’hommage forcé et l’originalité assumée (la dernière partie promet un délire visuel des plus personnels).

Là où l’esthétique d’ »Inception » et de « The dark knight rises » rattrapaient leurs carences scénaristiques, il se passe exactement le contraire dans « Interstellar » puisque c’est la puissance et l’originalité du script qui fait oublier un cadre un peu brouillon. Une fois de plus, l’expérience vaut donc largement le coup d’œil, mais pas pour les mêmes raisons.

Une chose, en revanche, reste commune à toutes les œuvres de Nolan depuis « Batman Begins » : la musique. Une fois de plus, Hans Zimmer frôle la perfection avec une bande originale moins lourde et imposante qu’auparavant, mais bien plus subtile et harmonieuse. Sa musique n’est pas sans évoquer les plus belles partitions de Philip Glass (« Candyman », « Koyaanisqatsi », etc…) et il faut bien avouer que certaines séquences du film provoquent littéralement le frisson en associant une écriture de qualité, des acteurs au sommet, un visuel fort et une musique épique. Rien que pour ses séquences, véritables preuves d’amour de Nolan pour le cinéma, le film vaut le déplacement.

Car de nos jours, ils sont rares les blockbusters qui pêchent par quelques carences visuelles mais qui se rattrapent par un récit profond et passionnant.

On serait facilement tenté de comparer « Interstellar » à « 2001, l’odyssée de l’espace » alors qu’en réalité, le film de Nolan se rapproche beaucoup plus de « The Fountain », de Darren Aronofsky. En effet, dans les deux films, le visuel assez lourd (peut-être même un peu indigeste) se met au service d’un récit personnel, fort et poignant, là où les codes actuels tendraient à faire le contraire. D’une façon encore plus poussée qu’avec « Inception », Nolan a donc bel et bien déguisé son film d’auteur en blockbuster, mais a cette fois privilégié le fond à la forme, rappelant au passage qu’il est (avec son frère Jonathan) un auteur à l’imagination folle, capable de toutes les audaces scénaristiques et visuelles.

On attend donc déjà son prochain film avec beaucoup d’impatience, espérant enfin qu’il réalise une œuvre parfaitement équilibrée, lui permettant de se rapprocher peu à peu de la perfection vers laquelle il tend, et qu’il a manqué de peu à plusieurs reprises.

Steve Thoré