(Re)Bond

093256.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Inoxydable, trans-générationnelle, James Bond remplit les salles depuis plus de cinquante ans avec un succès variable certes mais une régularité métronomique. L’une des raisons de cette constante réussite est la capacité de la franchise à se réinventer constamment pour coller aux canons esthétiques des époques qu’elle traverse. Ainsi, à chaque acteur l’ayant interprété correspond une vision du personnage et de son époque, le réalisateur derrière la caméra n’ayant qu’un rôle d’exécutant.

Après l’ère Brosnan, qui mena la saga à une surenchère technologique, le mythe fut totalement revitalisé en 2006 avec « Casino Royal » qui fut une sorte de reboot, pour utiliser un terme à la mode. En plus d’inaugurer un nouvel acteur (Daniel Craig), le film de Martin Campbell -qui relance la saga pour la deuxième fois après « Goldeneye »- a redéfini la charte esthétique et dramatique de l’univers bondien. Finis le fun et la gaudriole, place à un héros torturé, sec, sans pitié et aux traits taillés à la serpe. La saga plonge dorénavant dans la psyché de l’agent le plus célèbre de la planète et fouille ses origines. Ce changement atteint même le choix des titres ; les formules crypto-pöétiques à rallonge deviennent des mots, deux au maximum, directs et punchy. Le succès planétaire de « Casino Royale » valida cette approche.

 

Un mythe bien en chair

Après l’accident « Quantum of Solace » qui tenta de mettre un auteur aux commandes de la saga, « Skyfall » initia une mue décisive au personnage et un saut qualitatif évident en convoquant à ses commandes un cinéaste de prestige, Sam Mendes et un scénariste de renom, John Logan (« Gladiator », la série Penny Dreadful).

Depuis toujours terrain de jeu de techniciens chevronnés et méritants, la saga est prise en main par des auteurs oscarisés et peu versés dans le cinéma pop-corn. La greffe a très bien pris et a même été salutaire.

La famille Broccoli, aux commandes de la série depuis toujours montrant ainsi sa volonté de faire avec Bond des films de prestige attirant les meilleurs talents à tous les postes. De divertissement pop et spectaculaire, James Bond s’est transformé en blockbuster d’auteur à forte teneur dramatique. Laissant aux fans comme Matthew Vaughn le soin d’entretenir la flamme du héros insouciant et fun des années soixante (voir le génial « Secret Service » sorti dans l’année).

James perd ainsi sa légèreté, il est humanisé, et pour la première fois est inscrit dans une filiation. Il a été un enfant avec des parents qui l’ont abandonné, trouvant en M, sa supérieure hiérarchique, une mère de substitution. Aujourd’hui le mythe devient un homme.

« Spectre » est dans la continuité chronologique et dramatique de cette réinvention du mythe Bondien, en étant une suite directe de « Skyfall ».

Depuis « Casino Royal » on ne nous propose plus de chapitres séparés mais la poursuite d’un même arc narratif faisant des films avec Daniel Craig une véritable série à l’intérieur de la série. Le résultat est à la hauteur de l’attente voire au-dessus. « Spectre » est à bien des égards supérieur à son prédécesseur. Conscients de succéder à un des sommets de la saga, les auteurs ont bâti un scénario efficace et riche en surprises qui continue à bousculer l’univers soigneusement mis en place, loin de s’installer dans le confort.

Après une scène d’ouverture dantesque et très explicite célébrant la résurrection du mythe (le défilé de la fête des morts à Mexico), le film continue de fouiller les cicatrices névrotiques de Bond mais cette fois-ci du côté du rapport au père. Plus riche en humour, le film, et c’est une autre évolution majeure, fait de M, Moneypenny et Q des personnages actifs, véritables partenaires dans l’action.

Abordant le thème de la surveillance de masse et de la fin de la vie privée, l’intrigue va jusqu’à même questionner la place de son héros dans notre époque. Comment un seul homme armé d’un Walter PPK peut-il régler tous les problèmes de la Terre ? Un drone ne serait-il pas plus efficace qu’un espion au bord de la cirrhose ? Le scénario n’hésite pas à évoquer ces questions, ne faisant de Bond qu’un rouage d’une organisation hiérarchisée elle-même menacée d’extinction.

En plus d’une intrigue passionnante, « Spectre » propose un spectacle de très haut niveau avec ses passages obligés ; des poursuites filmées de manière lisible et fluide, des cascades réalisées en direct, d’intenses scènes de combat à mains nues et même un moment d’un surréalisme délicieux se situant dans le désert. Racée et élégante la mise en scène de Sam Mendes est magnifiée par la photo absolument sublime de Hoyte Van Hoytema (« La Taupe », « Morse » et « Interstellar »). C’est visuellement le plus beau James Bond.

 

Une âme damnée

Le casting est parfait, confirmant les choix effectués sur « Skyfall ». Ralph Fiennes joue un M impérial n’hésitant pas à mettre les mains dans le cambouis. Les James Bond Girl sont loin d’être des potiches et sont introduites (n’y voyez de notre part aucun jeu de mot suspect) dans l’intrigue de manière cohérente et naturelle. La présence de  Monica Bellucci est évidente, à se demander pourquoi ne l’a-t-on pas vu plus tôt dans un James Bond. Léa Seydoux s’en sort très bien également avec une interprétation subtile et profonde, son personnage ayant un rôle majeur dans l’intrigue. Christopher Waltz est savoureux dans la peau du méchant, il parvient à susciter l’effroi tout en restant sobre. Toujours dans un souci de donner de la chair à cet univers, les scénaristes ont veillé à donner à Bond un lien avec son antagoniste. Le méchant bondien change de nature et devient l’âme damnée du héros. Depuis « Casino Royal », Bond est l’agent provocateur du mal qu’il combat.

Débarrassé des obligations du reboot, plus incarné que jamais, « Spectre » donne un nouvel essor à la franchise en révélant son nouveau potentiel ainsi que la pleine mesure du talent de Daniel Craig. Après deux films majeurs à la suite, Sam Mendes est parvenu à mêler son exigence de metteur en scène avec le cahier des charges d’une franchise vieille d’un demi-siècle. Ce qui nous pousse à nous poser la question : ce sommet qualitatif de la série survivra-t-il à un changement de metteur en scène ? L’avenir nous le dira.

Fouad Boudar