AutoPortrait

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Cela faisait un moment que Tim Burton bégayait. Devenu une « marque » à lui tout seul il semblait se répéter, s’auto-citer. Entre le remake friqué de l’un de ses premiers courts-métrages  (« Frankenweenie ») et l’adaptation d’une série télé de son enfance (« Dark Shadows »), le génie de Burbank semblait être en quête de renouveau. Il le trouve  avec son nouveau film, Big Eyes. En effet, le film marque une rupture, tant dans le fonds que dans la forme, dans le cinéma de Burton. Pour notre plus grand plaisir.

Ici, point de décors gothiques ni de rayures noires et blanches.

Le film s’ouvre sur des posters imprimés à la chaîne. Dessus : une reproduction d’un tableau de Margaret Keane. Cette séquence d’ouverture pose l’un des enjeux du film. Le rapport entre l’art et le commerce.

 Margaret fait d’abord un pacte faustien. La richesse, la sécurité matérielle en échange des mérites de la création. Etre reconnue comme la véritable auteur de ces toiles que l’Amérique s’arrache est pour elle anecdotique. Cette situation lui convient, tout heureuse de vivre de son art.

Elle accepte alors de rester une femme au foyer (dans le sens littéral du terme puisqu’elle peint à la chaîne ses tableaux, cloîtrée dans le grenier de leur maison). Walter, en génie du marketing, s’occupe de vendre les œuvres et de bâtir un empire commercial.

Cependant, le prix à payer devient insupportable :  Margaret doit jouer à l’épouse modèle et se taire. Une scène bouleversante illustre ce dilemme : lorsqu’un client de sa galerie lui demande si elle-même peint elle répond : « I don’t…No » (I don’t know) La négation de son statut d’artiste et son indécision exprimées en une phrase.

On assiste alors à sa prise de conscience et à son émancipation.

Le film propose également une réflexion sur le bon goût à travers les personnages caricaturaux des deux critiques d’art : les savoureux Terence Stamp et Jason Schwartzman.

Qu’est ce qui fait la qualité d’une œuvre ? Son succès commercial ? Son écho médiatique ?

On ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre la carrière de Tim Burton lui-même. Ancien animateur de chez Disney (il a travaillé entre autres sur « Rox et Rouky »), il n’a jamais pu s’y exprimer. Son univers macabre étant incompatible avec les dessins animés familiaux produits par la firme aux grandes oreilles. Il gagne son passeport pour Hollywood en réalisant le plus gros blockbuster de la Warner à l’époque : le « Batman » de 1989 avec Michael Keaton

L’ironie voudra qu’il réalise vingt ans plus tard son plus gros succès… pour Disney. (« Alice au pays des Merveilles », qui cumula plus d’un milliard de dollars de recettes)

« Big Eyes » est aussi un autoportrait.

Amy Adams est digne et touchante dans la peau de Margaret Keane. Au début soumise et peu sûre d’elle, elle va progressivement s’émanciper et gagner son combat pour la reconnaissance de son talent. Sa fille lui apporte d’ailleurs un soutien décisif. Christoph Waltz, dans un registre qu’il maîtrise, fait le boulot.

Le film risque de dérouter les fans du Tim Burton baroque et crépusculaire. Avec sa photo aussi colorée qu’un juke box (superbe travail du chef op Français Bruno Delbonnel), il s’inscrit cependant parfaitement dans la filmographie d’un réalisateur qui, à cinquante ans passés, porte un regard touchant sur lui–même.

Fouad Boudar